Livres hebdo : Qu’est-ce qui vous a donné envie de fonder une maison dédiée à la romance en 2016, soit avant la « hype » que l’on connaît aujourd’hui ?
Sarah Berziou : Je suis une lectrice passionnée et à l’époque, certaines sagas romantiques se démarquaient déjà, comme Cinquante Nuances de Grey d’E.L. James et After d’Anna Todd. Néanmoins, ces autrices sont toutes américaines, j’ai donc eu envie de découvrir des plumes francophones, qui ont toujours existé. J’ai découvert tout un nouvel univers en arpentant Wattpad, mais également la dark romance, qui représente 20 % de notre catalogue à l’heure actuelle. Notre première sortie en la matière fut Blue Sunrise de Chlore Smys en 2017. Depuis, nous sommes vraiment associés à ça grâce à notre best-seller Le prince charmant existe ! : il est Italien et tueur à gages d’Anna Triss, qui s’est écoulé à plus de 50 000 exemplaires. Puis, en rencontrant des traducteurs et des agents internationaux, nous avons fini par nous ouvrir aux écrivains anglophones.
Forte de vos dix ans d’expérience, quelles sont les évolutions que vous avez pu constater dans le secteur ?
Ce qui nous a frappés dans le secteur, tous types de romances confondus, est le rajeunissement du lectorat. Nous sommes passés d’un public de trentenaires et de quadragénaires à de plus en plus de vingtenaires, voire de mineures. Cela a demandé une adaptation de notre part : la révision de notre charte graphique, notamment, car les couvertures ornées de beaux garçons ne sont pas ce qui marche le plus aujourd’hui ! (Rires) La multiplication des titres papier, le soin apporté à l’objet, sont très importantes pour la communauté romance. Notre fer de lance, ce sont les réseaux sociaux, où nous sommes très actifs. Notre catalogue contient désormais des ouvrages où les héroïnes sont aussi plus jeunes, mais ce nouveau segment est à double tranchant, comme nous faisons aussi de la dark romance : nous encourageons les libraires à mettre certains titres, comme Tragic et darker de Cynthia Havendean, qui met en scène des sujets très lourds et sombres, sous blister, et nous faisons beaucoup de prévention virtuellement.
La romance est-elle destinée à connaître une crise semblable au marché du manga, qui a explosé avant de se réguler, voire décliner selon certains ?
En effet, le genre est voué à se réguler après la prolifération de contenus et de structures dédiées existant aujourd’hui. La transition risque d’être difficile pour certaines petites maisons et librairies spécialisées. Et je considère que certains sous-genres sont arrivés à leurs limites, à l’instar de la dark romance. Dans ce contexte, se plier aux tendances présente des risques. Le calendrier éditorial de Black Ink est bouclé jusqu’à fin 2027. Que faire si nous repérons une bonne romance mafia cette année, mais que ce type de récits tombent en désuétude avant 2028 ?
Néanmoins, c’est précisément grâce aux sous-genres que la romance peut perdurer, car ils permettent aux romancières de tirer leur épingle du jeu. La romance thriller, l’historique ou encore la romantasy… Tous ces pans différents ont le mérite de ratisser un public plus large et de satisfaire les lectrices qui peuvent « saturer » de l’offre classique, bien qu’on y retrouve toujours des œuvres éminemment qualitatives.
