Livres Hebdo : Quelle place le livre et la lecture publique occupent-ils dans la campagne des élections municipales ?
Guy Saez : La culture n'occupe pas la place qu'elle devrait dans les débats municipaux. Ce phénomène s'observe aussi à l'échelle nationale. Cela s'explique par la marque très forte laissée par le ministère de Jack Lang, qui a réussi à mettre la culture hors-jeu des conflits partisans, comme un domaine de consensus. Ceci a perduré jusqu'au début des années 2010. Récemment, on a vu apparaître dans certaines municipalités des tensions fortes entre les milieux culturels et les équipes municipales. Les élus ont voulu modifier l'orientation des politiques en intégrant les préoccupations climatiques d'une part, et en promouvant d'autre part une nouvelle démocratie culturelle axée sur le mouvement des droits culturels. Ces deux orientations ont pu faire naître des débats et des controverses.
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Peut-on parler d'une repolitisation de la culture ?
Oui mais celle-ci est multiforme. Il existe d'abord une repolitisation dans le sens où des entraves à la culture apparaissent de manière plus marquée depuis quatre-cinq ans. On observe une remontée de l'instrumentalisation politique liée à la volonté de tel ou tel maire d'orienter la culture dans le sens qui lui est le plus favorable. Une seconde forme de politisation, beaucoup moins visible mais structurellement importante, est celle de la gouvernance par les conditionnalités. Qu'elles soient écologique, de non-discrimination, de participation, sanitaire ou encore numérique, ces conditionnalités répondent à des interrogations fondamentales de la société mais elles sont aussi imposées, sans discussion entre l'État et les collectivités. Cette politisation de type administratif culmine avec l'hyper-instrumentalisme, à savoir qu'on demande aux institutions culturelles d'abonder aussi aux objectifs d'autres politiques sur la santé, le mal-logement, la délinquance…
Pourtant, le soutien de l'ensemble des collectivités territoriales à la culture est en baisse comme le souligne le dernier baromètre de l'Observatoire des politiques culturelles…
Le climat général n'est pas favorable aux dépenses culturelles en France. Depuis 2014, les crédits des collectivités territoriales ont enregistré trois cycles de baisse. Dans cette conjoncture mauvaise, le baromètre avait montré une certaine stabilité des crédits alloués au livre et à la lecture publique entre 2022 et 2024. Cette stabilité n'est plus de mise en 2025. Les bibliothèques ont longtemps été épargnées parce qu'elles sont des services intégrés dans le budget des communes. Les domaines de l'action culturelle, du spectacle vivant et des festivals sont plus durement touchés par cette contraction. Mais il faut craindre que l'important retrait des crédits du ministère de la Culture pour le livre ne soit pas compensé par les collectivités locales. L'adoption du dernier projet de loi de finance annonce une perspective plus sombre dès 2026. Et, sans sursaut, les villes seront obligées de faire des choix quant aux coupes à opérer. Des choix orientés par la conjoncture politique partisane mais aussi par la capacité qu'auront les professionnels de la culture à proposer des solutions.
Historiquement, quand les villes ont-elles développé des politiques publiques en faveur du livre et de la lecture ?
Les politiques municipales en soutien au livre émergent dans les années 1970-1990. Trois dynamiques se conjuguent. Les municipalités de gauche élues à partir de 1971 font de la lecture publique le principal pilier de la démocratisation culturelle. Ensuite, le doublement des crédits alloués au ministère de la Culture entre 1982 et 1984 permet de soutenir la construction de nouveaux équipements à travers les conventions de développement culturel. La troisième dynamique vient des bibliothécaires avec, entre autres, l'émergence de la question de la médiation qui institutionnalise l'ouverture des bibliothèques aux nouveaux supports de savoir.
Le soutien municipal au livre se concentre-t-il sur la bibliothèque ?
Les villes accompagnent aussi les festivals du livre ou les animations littéraires que l'on voit apparaître dans les années 1980-1990, en même temps que la création de villages du livre. En revanche, la région est l'échelon retenu pour organiser les filières - essentiellement l'édition - avec la création des agences régionales du livre qui travaillent en collaboration avec les Drac et le CNL. Quant à la librairie, la loi Darcos de 2021 donne la possibilité aux municipalités d'aider à l'existence et au maintien des enseignes sur leur territoire. Mais elles font face à de difficiles arbitrages si elles doivent aussi soutenir l'installation d'un médecin ou d'une boulangerie.
De quelles manières les villes soutiennent-elles aujourd'hui le livre et la lecture publique ?
Les municipalités ont à régler trois problèmes pour avoir une vision plus affirmée de leur politique. D'abord, elles doivent dépasser la hantise de ne pas être au niveau des innovations technologiques. Les médiathèques ont assez facilement absorbé le choc de l'ordinateur, puis elles se sont mobilisées pour prendre le virage Internet. En revanche, elles butent davantage sur les réseaux sociaux et les plateformes. Par ailleurs, les villes sont confrontées au recul général de la lecture et de la fréquentation des bibliothèques. Dans cette situation de semi-marasme, certaines ont brutalement fermé des établissements, ce qui fragilise la relation entre les bibliothécaires et leurs élus. Le troisième problème est l'injonction faite aux professionnels de changer leurs comportements : la bibliothèque doit être à la fois une agora, un fablab-numothèque, et un tas d'autres choses selon les problématiques d'une ville. Certaines, comme l'extension des horaires d'ouverture des bibliothèques, sont un succès. Mais des questions subsistent : à quoi faut-il s'adapter, avec quelles aptitudes et quels moyens supplémentaires ?
