À Lyon, le maire sortant Grégory Doucet (EELV) s'engage à rénover la bibliothèque de la Part-Dieu et à créer trois nouveaux établissements. À Montpellier, Michaël Delafosse (PS), qui brigue un second mandat, promet d'instaurer la gratuité dans les 15 médiathèques de la métropole. À Paris, le candidat socialiste Emmanuel Grégoire souhaite « étendre les horaires des bibliothèques », « attribuer automatiquement une carte de bibliothèque à tous les enfants et adolescents parisiens dans le cadre d'un plan lecture renforcé » et « garantir des loyers adaptés et un fonds de soutien aux libraires, éditeurs... »
Lire aussi : Guy Saez : « Sans sursaut, les villes seront obligées de faire des choix pour le livre »
En dehors de ces rares exemples, force est de constater que les promesses en lien avec le livre et la lecture sont peu nombreuses dans les programmes des candidats et candidates aux élections municipales (15 et 22 mars). Ce silence politique n'est pas nouveau. Mais il inquiète dans un contexte où le soutien des collectivités territoriales à la culture a chuté entre 2024 et 2025, selon le dernier baromètre de l'Observatoire des politiques culturelles et alors que le projet de loi de finances pour 2026 prévoit également une baisse drastique des dotations pour le livre à l'échelle nationale.
Aménagement culturel
« Le livre est l'une des politiques culturelles les plus partagées » entre les différents échelons territoriaux et l'État, rappelle pourtant François Annycke, directeur de l'Agence régionale du Livre et de la Lecture (AR2L) Hauts-de-France. « Il faut craindre que l'important retrait des crédits du ministère de la Culture pour le livre ne soit pas compensé par les collectivités locales », regrette le directeur de recherche honoraire au CNRS Guy Saez.
Pour autant, les villes disposent, elles aussi, de multiples leviers d'action pour soutenir la filière. Plus encore : « La politique du livre et de la lecture peut être portée comme une politique pivot pour structurer un territoire et répondre à des problématiques sociétales », affirme Guillaume Robic, président de Livre et Lecture en Bretagne et maire de Rostrenen, estimant que « cette approche est portée par des élus de tous bords ». Cette politique du livre peut aussi permettre un « aménagement culturel du territoire, notamment dans le milieu rural », explique Clémence Hedde, responsable du Bureau des auteurs et autrices de Ciclic, qui « accompagne des petites communes, à travers une mise en réseaux et une mutualisation des moyens », notamment au sein du dispositif « Auteurs associés ».
C'est peut-être, d'abord, par le prisme des bibliothèques que s'observe l'engagement d'une commune en faveur de la lecture. « Elles sont l'outil premier des municipalités en faveur du livre », assure Marion Clamens, directrice de l'Agence Livre & Lecture Bourgogne-Franche-Comté, qui note toutefois de fortes disparités selon les territoires. « Le geste de construire ou rénover une bibliothèque peut être le moment fort d'un mandat, un objet de fierté dans une ville », abonde Léonor de Nussac, directrice de l'Agence régionale du Livre Provence-Alpes-Côte d'Azur. Si bien que plusieurs personnes interrogées affirment être vigilantes sur les promesses municipales. « La construction de nouvelles médiathèques peut devenir un enjeu électoral mais ces projets peuvent ensuite être diminués, retardés voire abandonnés », constate Carole De Santis, directrice d'Interbibly (Grand Est). Au-delà des projets de création, François Annycke observe également que « les budgets d'acquisition fondent dans de nombreuses communes ».
Soutien de proximité
Pour le directeur d'Auvergne Rhône-Alpes Livre et lecture Laurent Bonzon, la problématique de la lecture publique semble être acquise par l'ensemble des équipes municipales. Et ce, au détriment « du reste de la filière, comme si elle en était déconnectée », soupire-t-il. « Étant un service public, la bibliothèque est toujours imaginée comme un espace détaché mais, au contraire, elle entretient des interactions fortes avec les associations ou les libraires », ajoute Carole De Santis.
Et pourtant, ne serait-ce qu'à travers ses commandes publiques, une ville peut influer sur l'existence des enseignes. « Les municipalités ont le pouvoir d'orienter leurs achats, pour la bibliothèque ou les écoles, vers une librairie de proximité mais aussi de revoir leurs modes d'achat pour faire travailler le plus possible une librairie qui vient d'ouvrir », souligne Cécile Bory, directrice de la librairie Georges (Talence) et présidente de l'association Librairies indépendantes en Nouvelle-Aquitaine (Lina). La ville peut aussi directement peser sur l'installation de nouvelles enseignes à travers, notamment, des appels à projets. « Il me semble que l'implantation d'une librairie reste un vrai sujet dans les zones rurales », note Laurent Bonzon. Elle peut aussi veiller à la pérennité des enseignes déjà existantes. « Les mairies peuvent être vigilantes au respect d'une zone de chalandise et de la diversité de l'offre », déclare Frédéric Porcile, gérant d'Esprit BD (Clermont-Ferrand) et coprésident de l'association Chez mon libraire, rappelant l'opposition du maire de la ville Olivier Bianchi à l'ouverture d'un magasin Cultura dans la commune limitrophe d'Aubières en 2016.
Animer le territoire
Le soutien municipal en faveur du livre ne s'arrête pas aux murs des bibliothèques et librairies mais peut se révéler de manière plus diffuse. « Une ville peut avoir un effet indirectement bénéfique pour les librairies en finançant des manifestations culturelles et prenant ainsi en charge le déplacement des auteurs et autrices », pointe Aude Farès, cogérante du Chameau sauvage (Toulouse) et membre du Collège décisionnaire de l'Alido.
Difficile de mesurer précisément l'appui des communes à l'ensemble des manifestations littéraires. Toujours est-il qu'elles semblent posséder un poids primordial. On pense au Livre sur la place, organisé par la Ville de Nancy en lien avec l'association de libraires Lire à Nancy ou encore à Lire en poche, qui est un service à part entière de la ville de Gradignan. « Près de 30 % de la centaine de manifestations littéraires organisées en Bourgogne-Franche-Comté, comme Livre dans la boucle à Besançon ou Clameur(s) à Dijon, est majoritairement créée, portée et financée par des collectivités ou des municipalités », observe à titre d'exemple Marion Clamens.
Rares sont les municipalités à soutenir l'édition - essentiellement accompagnée à l'échelon régional. Mais, comme le note François Annycke, « la vie culturelle locale est très importante pour leur développement ». Outre les manifestations permettant de mettre en avant la production régionale, les municipalités peuvent s'engager dans la création ou l'accompagnement de résidences d'auteurs et autrices. « L'appui de la ville est important, assure Clémence Hedde. Les villes de Tours et de Blois mettent à disposition des appartements à deux associations pour accueillir les auteurs et autrices dans le cadre des résidences conventionnées avec Ciclic. À Henrichemont dans le Cher, la ville contribue à la résidence via l'accueil d'ateliers, rencontres, expositions à la médiathèque ». Marion Clamens abonde : « Un certain nombre de projets pourraient ne pas voir le jour sans ce soutien discret mais indispensable ».
Sensibiliser les élus
Peu importent le maillon et la manière, les communes disposent d'un vaste éventail d'aides au livre. Pour autant, la majorité des personnes interrogées constate un manque de sensibilité voire une forte méconnaissance de la filière de la part des équipes municipales. « Les petites et moyennes communes développent des propositions pour créer un salon du livre mais ne disposent pas nécessairement d'une vraie politique du livre ou ne savent pas comment travailler avec les artistes et les publics », explique Sophie Noël, directrice de Normandie Livre & Lecture. « La pédagogie envers les élus est un vrai sujet de fond. Comme ils sont éloignés du monde du livre, c'est à nous de prendre le temps de rendez-vous avec eux afin de tisser des liens, mais comme la librairie est un métier chronophage... », résume Alexandre Cavallin, président de l'association Libraires en Bretagne et gérant de la Librairie de Port Maria à Quiberon. « À travers nos ressources en ligne et nos événements, nous essayons d'outiller les collègues dans leur dialogue avec les politiques au moment du renouvellement des conseils », indique pour sa part Hélène Brochard, directrice de l'Association des bibliothécaires de France.
Et, de leur côté, si les structures régionales du livre ne peuvent mener un travail de fond pour sensibiliser chaque équipe municipale, elles se tiennent néanmoins prêtes à accompagner celles qui le souhaitent. « Une ville qui décide de porter une politique du livre forte doit s'entourer de partenaires, explique Guillaume Robic. Nous pouvons dispenser des conseils, participer à la mise en réseau des médiathèques, outiller les pros et les bénévoles, partager des expériences ou collaborer à des séquences de formation ». Bref, si les équipes municipales veulent s'engager en faveur du livre et de la lecture lors de la prochaine mandature, elles n'ont que l'embarras du choix.
Quelques repères législatifs
Les communes peuvent...
> Voter l'exonération de contribution économique territoriale (CET) pour les librairies. Qu'elle soit labellisées LIR (depuis 2009) mais également pour les enseignes n'ayant pas ce label (depuis 2019). Article 1464 I du Code général des impôts, modifié par la loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018 - art. 174.
> Participer à la signature de contrats territoire-lecture (CTL). Héritier des contrats ville-lecture, les CTL permettent depuis 2010 « de créer des partenariats entre les communes ou les intercommunalités et l'État autour de projets de développement de la lecture à l'échelle du territoire ».
> Instaurer un abattement de 1 à 15 % sur la taxe foncière pour les librairies d'une superficie inférieure à 400 m2. Loi portant évolution du logement de l'aménagement et du numérique, dite loi Elan (2018).
> Soutenir les petites et moyennes librairies indépendantes à travers le versement d'une subvention ne dépassant pas 20 % du chiffre d'affaires de l'entreprise. Loi visant à conforter l'économie du livre et à renforcer l'équité et la confiance entre ses acteurs, dite loi Darcos (2021).
