C’est une page qui se tourne à Maubeuge (Nord). Début février, l’équipe de la librairie Vauban a annoncé la fermeture de l’établissement après 61 ans d’activité. Avec cette disparition, la ville de 30 000 habitants ne dispose désormais plus que d’une seule librairie indépendante et généraliste, Les Étoiles vagabondes. Une réalité qui illustre le déclin du cœur de ville, malgré les efforts entrepris par la municipalité pour en préserver l’attractivité.
« Suite à la décision du tribunal prononçant la liquidation judiciaire de la librairie Vauban, je vous informe que celle-ci est contrainte de cesser immédiatement son activité », a annoncé dans une publication Facebook Emmanuelle Debail-Cagnon, directrice depuis huit ans de l’enseigne que lui avait transmise sa mère, Ketty Cagnon-Ménager.
Disparition de la librairie Vauban
« Cette librairie était une histoire familiale bien sûr. Mais elle était aussi une aventure collective (...). Aujourd'hui, une lourde page se tourne. Ce n'est pas seulement une fermeture, c'est la fin d'un chapitre de vie. Mais ce qui a été construit ensemble demeure, dans les liens, dans les souvenirs, dans les rencontres », a poursuivi la libraire dans un second post visant à saluer la fidélité des lecteurs et le soutien du monde du livre.
Selon les données financières consultables en ligne, la librairie avait enregistré, en 2019, un exercice déficitaire, malgré un chiffre d’affaires proche d’un million d’euros, avant de retrouver une trajectoire positive à partir de 2021. Or, depuis plusieurs mois, l’enseigne cumulait les difficultés économiques et était en quête d’un repreneur. Une démarche restée infructueuse lorsque le tribunal de commerce a finalement prononcé sa liquidation judiciaire.
Avec cette disparition, la ville de Maubeuge ne compte plus qu’une seule librairie généraliste et indépendante : Les Étoiles Vagabondes. Fondée en 2008 sous le nom de Par mots et merveilles par Pascal et Françoise Jacson, cette dernière a été reprise en 2019 par Estelle Raillot, qui en a modifié le nom avant de la transférer dans de nouveaux locaux en 2023. Un choix jugé « vital » pour l’enseigne, alors pénalisée par un manque de passage à son ancienne adresse. « Ce déménagement m’a fait progresser, mais moins qu’espéré », confie la libraire.
« La librairie est un commerce à l’équilibre fragile »
Interrogée par Livres Hebdo, Estelle Raillot rappelle la fragilité économique structurelle du métier : « La librairie est un commerce à l’équilibre fragile, avec peu de marges de manœuvre. Dès qu’il y a du vent, ça souffle fort. » Si elle souligne que les tensions pesant sur les commerces de centre-ville et sur la librairie ne sont pas nouvelles - elle en avait déjà conscience lors de sa reconversion en 2016 -, la libraire reconnaît que son enseigne n’échappe pas aux difficultés générales du secteur. Elle a, entre autres, dû se séparer de son unique salariée en septembre dernier.
Les Etoiles Vagabondes- Photo CRÉÉES EN 2008, LA LIBRAIRIE LES ETOILES VAGABONDES, ANCIENNEMENT "PAR MOTS ET MERVEILLES" A ÉTÉ REPRISE EN 2019 PAR ESTELLE RAILLOT.Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« Aujourd’hui, la progression de la vente en ligne et du marché du livre d’occasion s’ajoute à des problématiques déjà existantes », précise-t-elle. Pour autant, au regard de la situation nationale, Estelle Raillot estime ne pas être plus exposée qu’une autre. « Certes, nous sommes sur un territoire peut-être un peu plus difficile. Mais je travaille avec les petites villes et villages alentour : ma clientèle vient aussi de l’extérieur et elle est très engagée », nuance-t-elle, rappelant que le territoire a vu émerger, ces dernières années, de nouvelles librairies, dont L’Arbre à livres à Avesnes-sur-Helpe, ouverte en 2023, ou encore la librairie Atelier Livres, ouverte dans le centre-ville d’Orchies, la même année.
Reste qu’à Maubeuge, le nombre de points de ventes de livres s’est amenuisé au fil des années. En 2015, le Furet du Nord de la ville, installé depuis 1983, quittait le territoire, contraint par une baisse d’activité accélérée par une conjoncture économique dégradée. Plus récemment, la disparition de la librairie Vauban a fait l’effet d’un véritable choc pour les acteurs locaux du livre. « J’ai eu un vrai coup au cœur en apprenant leur fermeture. Je les connaissais depuis très longtemps. Quand il manquait un titre, on se dépannait », confie Xavier Courouble, gérant de la Maison de la presse de Maubeuge.
« On ne gagne rien sur le livre »
Parmi les derniers lieux de culture de la commune, cette dernière parvient encore à se maintenir, mais non sans difficultés. « J’ai vendu des livres pendant longtemps, mais je me suis finalement découragé. J’ai toujours un rayon de livres, mais je fais le minimum et je ne passe des commandes que si un client en fait la demande », explique son dirigeant, citant Stephen King, Pierre Lemaitre, Nicolas Sarkozy ou encore Jordan Bardella, nouveautés à succès qui trouvent encore une place sur son présentoir.
« On ne gagne rien sur le livre. Lors de notre inventaire 2023-2024, nous avons même enregistré des pertes sur cette catégorie. Autrefois, un album d’Astérix se vendait à 250 exemplaires. Aujourd’hui, j’en écoule à peine une quarantaine, et en plus, le dernier album est arrivé en retard », déplore Xavier Courouble.
« Ce sont les éditeurs et les distributeurs qui nous ont assassinés », assure-t-il, dénonçant la forte concurrence des grandes surfaces comme Carrefour ou Auchan, situées à cinq ou dix minutes en voiture, ainsi que celle des stations-service, dont les rayons de livres sont désormais fournis et parfois privilégiés par les fournisseurs. Mais son combat touche bientôt à sa fin : retraité depuis deux ans, le gérant de la Maison de la Presse cherche un repreneur, qui, d’après lui, ne voudra sans doute pas maintenir l’activité de l’enseigne qu’il dirige depuis 29 ans.
Le commerce de centre-ville est dans son ensemble en difficultés à Maubeuge. Dans un article publié en mai dernier, le journal L’Observateur faisait état d’une vingtaine de locaux commerciaux en centre-ville restés vacants, du fait de loyers jugés trop élevés et faute de repreneur.
Un taux de vacance commerciale important
En 2018, la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) dressait un bilan similaire de Maubeuge, pointant du doigt de nombreuses vulnérabilités symptomatiques d’une région qui figurent parmi les plus défavorisées de la France métropolitaine : désindustrialisation, chômage historiquement élevé, taux d’emploi parmi les plus faibles de la région, faible niveau de qualification de la population, vieillissement et forte diminution démographique…
Bien qu’un plan de transformation urbaine ait été engagé en 2017, jusqu’en 2026, dans le cadre du programme Action Cœur de Ville (ACV), la commune de Maubeuge continue, semble-t-il, de souffrir d’un certain nombre de problématiques, parmi lesquelles la forte vacance commerciale. En 2024, cette dernière s’élevait à 24 %, selon la Chambre régionale des comptes.
Un niveau nettement supérieur à la moyenne nationale, établie à 10,8 % pour les villes de taille moyenne (10 000 à 50 000 habitants), d’après une étude de la Fédération des acteurs du commerce dans les territoires (FACT) publiée en décembre 2025. Et ce, en dépit des mesures de soutien mises en place par la municipalité, comme la taxe sur les commerces vacants instaurée en 2017 et destinée à « inciter les propriétaires à rénover, céder ou relouer leurs locaux. »
En dehors de Maubeuge, les points de vente de livres, bien que dispersés, sont un peu plus variés. L’offre de proximité se concentre surtout à Louvroil, la commune voisine, où se côtoient la librairie religieuse Al Abrar et un Furet du Nord de 1 000 m², installé depuis 2018 dans le centre commercial de la ville. Alors qu'à une trentaine de kilomètres, la première librairie du Quesnoy, inaugurée en 2017 à l’initiative de Hélène Decaudin, a depuis baissé le rideau. En revanche, une offre itinérante est assurée par Johanna Finance avec son camion-librairie Tours et détours.
Pour accéder à un maillage plus étoffé, il faut toutefois parcourir près d’une centaine de kilomètres, et rejoindre des pôles urbains plus importants à l’instar de Lille, Arras, Roubaix, Tourcoing ou encore Dunkerque. Interrogée récemment par Livres Hebdo, l’association Libraires d’en haut, active dans les Hauts-de-France, indique recenser 82 librairies indépendantes sur l’ensemble des Hauts de France.

