Jusque-là dépourvue de librairie, la commune d’Essey-lès-Nancy, à l’est de la métropole nancéienne, s’apprête à accueillir, au mois de mars, son premier commerce de livres. Baptisée « Essey Littéraire » par sa fondatrice, Sandrine Platti, la nouvelle enseigne généraliste se veut un lieu d’échanges et de rencontres pour les passionnés de littérature. Une perspective réjouissante, mais qui contraste avec les difficultés économiques rencontrées par la librairie l’Autre Rive, institution installée au cœur de Nancy depuis 30 ans.
« Les livres m’accompagnent depuis toute petite. Aujourd’hui encore, il m’arrive d’attendre la fin de la journée avec impatience pour retrouver ma lecture », confie Sandrine Platti. Après vingt-cinq ans comme cadre dans la gestion d’entreprises, elle décide d’opérer un virage professionnel, consciente, néanmoins, des exigences du métier de libraire.
« La passion ne suffit pas à créer une librairie »
« La passion ne suffit pas à créer une librairie », assure-t-elle. Pour structurer son projet, Sandrine Platti a donc suivi plusieurs formations certifiantes auprès de la Chambre de commerce et d’industrie, ainsi qu’à l’École de la librairie, à Maisons-Alfort. « J’ai travaillé trois ans sur ce projet », fait savoir celle qui, dès le départ, a souhaité créer « une librairie proche des gens ». Implantée dans une « zone blanche », la libraire a ainsi fait le choix d’un ancrage territorial, qui lui a également permis de dénicher, au bout d’un an de recherche, un vaste local de 135 m², réparti sur deux niveaux, au cœur d’Essey-lès-Nancy.
De cet établissement qui fût une ancienne banque, il ne reste aujourd’hui que la porte blindée, au sous-sol. Lequel accueillera rencontres, animations, expositions d’artistes locaux ou encore « cafés-polars ». Car si l’ensemble des segments éditoriaux sera largement représenté, avec environ 7 000 références au départ, Sandrine Platti entend bien constituer un véritable fonds dédié à la littérature noire, genre qu’elle affectionne particulièrement.
Elle a d’ailleurs noué un partenariat avec le collectif Les Louves du polar afin de « mettre en avant les femmes françaises qui écrivent du polar » et de s’associer aux différentes opérations menées par le réseau.
« L’Autre Rive se trouve aujourd’hui dans une grande fragilité »
Mais alors que cette ouverture réjouit les habitants d’Essey-lès-Nancy, la situation est plus préoccupante dans la cité nancéienne. Après trois années marquées par des résultats décevants et face à une banque toujours plus réticente à accorder de nouvelles lignes de crédit, la librairie L’Autre Rive, installée rue du Pont-Mouja depuis 1994, voit aujourd’hui son activité menacée.
« La situation économique des librairies indépendantes est devenue très tendue depuis quelques années. L’Autre Rive n’échappe pas à cette conjoncture et se trouve aujourd’hui dans une grande fragilité », a indiqué Frédéric Jaffrenou, gérant de l’enseigne depuis 2012, dans un courrier adressé début février à sa clientèle.
« J’ai écrit ce courrier pour sensibiliser les lecteurs et pour susciter une prise de conscience qui permette un sursaut d’activité », a poursuivi le libraire, contacté par Livres Hebdo. Refusant de dépendre de subventions publiques, elles-mêmes soumises à des arbitrages politiques de plus en plus stricts à l’égard du secteur culturel, Frédéric Jaffrenou a également engagé une réduction de la masse salariale. Alors que l’ex-cogérante, sa compagne, a quitté l’enseigne pour exercer ailleurs, le libraire s’est également délesté d’un local qui lui permettait jusqu’alors de gérer les commandes des collectivités.
« Nous avons besoin que la lecture redevienne vitale dans la vie des gens »
Ces ajustements devraient, à moyen terme, alléger la trésorerie de l’enseigne, rénovée en 2023. Mais au-delà des difficultés propres à son commerce, Frédéric Jaffrenou pointe aussi des causes plus structurelles. « L’année a été particulièrement compliquée pour les librairies françaises. Au sein du réseau Sorcières, nous avons vu des libraires lâcher l’affaire et vu des banques de moins en moins enthousiastes à soutenir les librairies en difficulté. L’année 2026 semble d’ailleurs prolonger la tendance entamée en 2025, avec une multiplication des cessations d’activités », déplore-t-il.
Pour contrer cette fragilité, en partie liée à un contexte économique tendu, Frédéric Jaffrenou appelle donc à une mobilisation collective, redoutant l’égarement d’un certain « art de vivre », symptomatique d’un désintérêt croissant pour la lecture au profit des écrans. « Nous avons besoin que la lecture devienne ou redevienne vitale dans la vie des gens », affirme-t-il.
Malgré les difficultés, le libraire entend rester optimiste, misant sur le lien inextricable qui unit Nancy à la littérature – à l’image de la manifestation Le Livre sur la Place, « premier salon de la rentrée littéraire ». Et de conclure : « Le courrier a suscité une forte mobilisation des lecteurs, et cela me réconforte. Il est important de rappeler qu’une librairie n’est pas éternelle : ce qui a mis des décennies à se bâtir peut disparaître en quelques mois. »