Une décision qui suscite l'émotion dans la ville et au-delà, alors que le commerce était en recherche de repreneurs depuis plusieurs années. Olivier Labbé propriétaire de la librairie Labbé dans le centre-ville de Blois, a pris la décision de fermer boutique après avoir épuisé toutes les pistes de sauvetage et constaté le désastre financier : 200 000 euros de trésorerie perdus en moins de deux ans.
Le maire de Blois, Marc Gricourt, et le président de la communauté d'agglomération Blois-Agglopolys, Christophe Degruelle, ont publié un communiqué officiel le 10 février pour exprimer leurs regrets face à cette disparition annoncée. Les deux élus rappellent que la ville était informée « depuis plusieurs années de l'intention de Monsieur Labbé de cesser son activité et de la mise en vente du commerce », Olivier Labbé ayant même été « reçu dernièrement par les services de la Ville de Blois et d'Agglopolys ».
Une histoire familiale qui s'achève
L'histoire de cette librairie se confond avec celle d'une famille. Olivier Labbé, joint par Livres Hebdo retrace cette épopée : « On est remonté jusqu'à 1837 pour retrouver la trace d'une librairie qui est passée de mains en mains. Ma mère a racheté cette toute petite librairie de 60 m² en 1973 et je l'ai rachetée en 1992 à ma mère pour moitié ».
« On a augmenté la surface en l'espace de trois vagues d'agrandissement successives : une en interne dans tout le bâtiment puisqu'on est propriétaire de tout le bâtiment, une en rachetant le magasin à notre droite et une en rachetant le magasin à notre gauche. On est passé de 200 m² en mauvais état à 700 m² de magasin, 1 000 m² au total, de surface impeccable. On a tout réinvesti dans la librairie sur les affaires qui fonctionnaient à chaque fois », explique le libraire. La librairie Labbé, qui s'étend aujourd'hui sur 750 m² répartis sur cinq étages dans un bâtiment historique du centre-ville, emploie onze salariés.
Chaque extension a été pensée pour durer. « La manière dont on a construit la librairie, c'est à chaque fois d'investir en disant "ça va durer 100 ans". Quand on construit ça, on ne se prépare pas à la fermeture », confie-t-il. L'établissement propose aujourd'hui près de 57 000 ouvrages répartis entre littérature, histoire, vie pratique, jeunesse, sciences humaines et rayons religieux, auxquels s'ajoutent des espaces dédiés à la papeterie, à la presse et aux DVD-CD.
Une spirale financière descendante
Le tournant s'opère avec l'ouverture d'un Espace Culturel Leclerc à moins de cent mètres de la librairie. « Après un de nos derniers investissements il y a quelques années, un centre culturel Leclerc a ouvert à 60 mètres de chez nous. Moi, j'ai perdu 40 % de mon chiffre d'affaires avec l'arrivée de ce Leclerc », déplore le libraire. Depuis dix-huit mois, la situation s'est dramatiquement dégradée.
« Depuis un an et demi, nous sommes en perte, tout proche de notre point mort. Notre trésorerie est partie à une vitesse folle : depuis un an, on a utilisé 153 000 euros de trésorerie, l'année d'avant 53 000. On a perdu très rapidement 200 000 euros », détaille Olivier Labbé. Avec des pertes mensuelles comprises entre 8 000 et 10 000 euros, le constat est implacable : « Sachant qu'on perd entre 8 000 et 10 000 euros par mois, à un moment ou un autre la décision, elle se prend ».
Anticipant les difficultés, Olivier Labbé avait mis en vente son commerce il y a trois ans. « Il y a trois ans, j'avais mis en vente parce que je sais qu'il faut beaucoup de temps pour vendre une librairie, donc je m'étais donné cinq à six ans. On a eu un moment cinq repreneurs potentiels, mais à partir du moment où on est en perte, ce n'est même plus la peine de vendre ». Une proposition singulière a même été formulée au Leclerc voisin : « On s'est dit : si on est deux en centre-ville, on est un de trop. Je me suis dit que s'il transforme son magasin en supérette et qu'il reprend la librairie, automatiquement la librairie devient rentable ». Sans succès.
L'annonce de la fermeture, faite début février en pleine campagne électorale, espère susciter une mobilisation citoyenne, à l'image de ce qui s'est produit à Alençon où la librairie Du Passage a été sauvée grâce à un collectif emmené par l'acteur François Morel. Mais le libraire reste vigilant : « On refuse également les récupérations politiques, parce que certains politiques m'ont indiqué qu'ils souhaitaient faire du tractage, une grande manifestation. Je leur ai dit que si c'était pour leurs élections, ça ne m'intéressait pas ».
Un symbole de la crise du secteur
Au-delà du cas de Blois, la fermeture illustre les difficultés que traverse l'ensemble du secteur. « Le centre-ville se porte très mal, la lecture et le livre ne se portent pas spécialement bien », résume Olivier Labbé. Les exemples se multiplient : « À Toulouse, la librairie Privat sur trois étages en a supprimé un. À Perpignan, la librairie Torcatis est passée de 1 200 m². La librairie de Colmar avait ouvert une librairie jeunesse, elle est obligée de la fermer ».
Le libraire dénonce une concurrence déloyale : « Quand le Leclerc s'est installé, il a eu des remises plus importantes que nous par les éditeurs et ça, ce n'est pas normal ». Il plaide pour un renversement de la logique commerciale : « Là où il y a besoin d'un libraire ou de conseil, on va se démener pour en vendre un ou deux, il faut nous faire beaucoup plus de remises, quitte à en faire un peu moins sur des livres comme Astérix et Harry Potter ». « Quand j'ai repris la librairie il y a 33 ans, le roman valait 120 francs, et aujourd'hui il vaut 23 euros. À un moment ou un autre, ce n'est pas possible. Nos charges, nos salaires, tout ça augmente, on ne peut pas avoir un prix du livre stabilisé ». Les conséquences se mesurent aussi du côté des auteurs : « Le nombre d'auteurs qui vivent de leur métier depuis 1980, cela a été divisé par 10 ».
La fermeture interviendra fin juin. « La présentation de l'annonce a été faite il y a quelques jours pour les salariés. Il y a beaucoup de larmes parce qu'il y a des gens qui sont là depuis plus de 30 ans dans la librairie », confie Olivier Labbé. Les réactions des clients témoignent de l'attachement à cette institution : « Les clients nous téléphonent pour nous dire qu'ils sont désolés. J'ai des messages de soutien d'un peu tout le monde, les gens ne comprennent pas ».
Pour le libraire, c'est « la dernière locomotive du centre-ville » qui s'apprête à disparaître. Un symbole culturel dont la perte marque profondément l'identité de Blois.
