Le marché des logiciels de gestion de droits d'auteur – comme l'ensemble du secteur des logiciels d'entreprise – est bouleversé par l'intelligence artificielle, ainsi que par l'évolution des usages de lecture et des exploitations (numérique, audio, IA…). En France, il doit aussi faire face à des changements réglementaires, comme l'obligation de reddition semestrielle d'ici 2027, à laquelle les principaux acteurs se disent déjà prêts à faire face, et la facturation électronique obligatoire pour le B2B à partir du 1er septembre 2026, qui est en train d'être intégrée aux produits.
Nouveaux entrants
Un grand chambardement qui incite les acteurs à aller au-delà des fondamentaux proposés par leurs modèles qui vont de la gestion des contrats à la reddition des comptes, en passant par le calcul de tous les droits des contrats et des cessions ainsi que des droits annexes (droits de prêts Sofia, CFC, etc.).
Pour autant, « le marché est stable en ce qui concerne les grands éditeurs », affirme Joseph Khoury, directeur commercial chez l'américain Fadel, spécialiste des licences, qui équipe Hachette Livre, Editis et Média Participations (hors BD). « La compétition est surtout à l'œuvre sur le segment des PME », estime le représentant du leader du marché, arrivé en France en 2020.
Najlae Zeitouni, cofondatrice de Crealo.- Photo ADAM MORTONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Face aux acteurs historiques que sont par exemple de Laroussilhe Informatique, 2DCOM, Klopotek, ou encore le géant des applications d'entreprise SAP, de nouvelles sociétés ont en effet investi le terrain, à l'instar de Crealo, cofondée en 2021 par Mohammed Belghiti et Najlae Zeitouni, ou plus récemment d'Altho Systems. Créée en 2025 par Thomas Valvo et Christophe Galland, l'entreprise prévoit de lancer Altho Edit en juin, une solution de gestion éditoriale pour petites et moyennes structures dont la seconde phase, annoncée pour janvier 2027, intégrera la gestion des auteurs avec un système de reddition automatisé.
La société LaBase Labs, elle, a fait de LaBase Royalties, son application dédiée aux droits d'auteur, la priorité de ces deux dernières années, totalisant 36 clients, contre 16 pour LaBase Rights, son premier logiciel créé en 2008 et centré sur les cessions de droits. Si les deux solutions peuvent déjà être synchronisées, elles seront bientôt fusionnées pour former un ERP (Enterprise Resource Planning) complet permettant de gérer fabrication, éditorial, commercial et prospection. Cet outil de gestion et de pilotage est proche de ce que propose OpLibris, un ERP complet en open source. Destiné aux petites et moyennes structures, il a développé un module de gestion des droits d'auteur.
Démultiplier les cibles
Laurent Peretto, responsable développement chez 2DCOM.- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Entre 2024 et 2026, LaBase Labs, plutôt orientée vers les PME, a par ailleurs franchi un cap en intégrant deux groupes à son portefeuille : Libella (auparavant équipée par l'Allemand Klopotek) et Les Nouveaux éditeurs. La plupart des éditeurs de logiciels élargissent ainsi leur cible.
« Ces derniers mois, il n'y a jamais une semaine sans intégration de nouveaux clients », remarque pour sa part Laurent Peretto, responsable développement chez 2DCOM, qui a décliné sa solution In Quarto en une version Cloud Essentiel destinée aux petites maisons. Mais la société équipe aussi des poids lourds comme les éditions du Cerf ou le groupe Trédaniel, avec un total de 200 clients, dont une centaine sur Edit Liv', et l'autre partie sur InQuarto, sa solution la plus récente qui a vocation, in fine, à accueillir tous les clients.
Crealo, qui revendique elle aussi 200 clients dans l'édition (AC Média, Auzou, City éditions, La Fabrique, La ville brûle, Ulmer…), est présent dans le domaine de la presse et de l'audiovisuel (Paris Match, Beaux Arts magazine, Arte…). « Nous proposons une plateforme qui combine les trois verticales au même endroit, ce qui est très apprécié des groupes multi-activités comme Bayard que nous sommes en train d'équiper », explique Najlae Zeitouni.
Aux frontières de l'ERP
Carl-Hubertus Mann, président de KNK France.- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Si toutes ne prétendent pas évoluer vers un ERP, les solutions de gestion de droits d'auteur sont de plus en plus globales. « Les ERP sont des solutions très lourdes qui ont vocation à tout faire. Nous, nous restons sur la gestion des droits d'auteur, et on s'assure de pouvoir communiquer avec d'autres systèmes », défend toutefois Jean-Christophe Jullian, gérant d'Altima Gestion qui édite l'appli Kolibris, adoptée par une quarantaine de maisons.
Pour autant, la tendance est à la création de solutions qui couvrent de nombreux aspects de la gestion d'une maison d'édition. Crealo développe ainsi toutes les fonctionnalités autour des flux des droits d'auteur. « La reddition des comptes, les cessions, un espace auteur pour simplifier les échanges auteurs-éditeurs, un module pour analyser le chiffre d'affaires selon des indicateurs pertinents, et un autre qui a été développé à la demande d'éditeurs pour générer des contrats, les signer électroniquement, avoir un circuit de validation en interne », détaille Najlae Zeitouni. « Nous renforçons par ailleurs le lien entre le contrat et les exploitations qui peuvent être faites, que ce soit sur des usages classiques ou sur les nouveaux usages liés à l'IA », poursuit-elle.
Si les espaces auteurs tendent à se généraliser – 2DCOM annonce le sien pour 2026, de même que LaBase Labs –, les fonctionnalités liées à la gestion des contrats s'étoffent, elles aussi. « Depuis 2025, le contrat d'auteur peut être créé et généré par KNK éditions. Tout le flux de signature et de retour est géré en utilisant Docusign », explique Carl-Hubertus Mann, président de KNK France. Ouverte à Paris en 2018, cette filiale du groupe allemand KNK travaille avec quatre clients dans l'Hexagone.
Des fonctionnalités boostées à l'IA
Phi-Anh Nguyen, fondateur de LaBase Labs.- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Si les fonctionnalités essaiment, c'est que l'IA permet de les développer beaucoup plus vite. « Sur les neuf fonctionnalités programmées pour 2026, nous en avons déjà cinq en version test à mi-février », illustre Phi-Anh Nguyen, cofondateur de LaBase Labs qui propose notamment un chatbot « alimenté par une documentation en interne et par 20 ans de pratique sur le droit d'auteur. »
Depuis deux ans, Fadel a lui aussi beaucoup investi. Il va ainsi intégrer dans sa plateforme, avant fin mars, un chatbot ainsi qu'une IA qui permet de « réduire le temps de traitement des contrats d'environ 80 % », selon Joseph Khoury. Troisième et dernière fonctionnalité, l'IA « business insight » permet de produire très rapidement tableaux de bord et rapports combinant des données mixtes entre la gestion des droits, la finance, et les ventes afin d'aider à la prise de décision.
Cet essor de l'IA ne va pas sans faire planer une ombre sur le secteur des logiciels professionnels. Selon le cabinet Gartner, les agents IA pourraient représenter 30 % des revenus du secteur des logiciels d’entreprise à l’horizon 2035, contre 2 % en 2025. « Nous utilisons ces outils tout en sachant que les agents IA vont représenter une part plus importante du marché très prochainement, cela nous incite à la plus grande prudence », déclare ainsi Jean-Christophe Jullian.
Nouvelles prestations
Face aux agents IA, et à la concentration du marché, les entreprises développent de nouveaux services, à l'instar de KNK. « Ce n'est pas seulement notre logiciel que nous vendons en France, mais aussi notre expertise dans les process d'édition », souligne Carl-Hubertus Mann. Ainsi, à la faveur du rachat d'un groupe éditorial par un autre, KNK aide par exemple à l'intégration des données et des process de l'entité acquise dans le monde de l'acheteur.
Par ailleurs, les mouvements de rachat à l'œuvre dans l'édition, qui entraînent parfois des suppressions de postes, peuvent être l'occasion, pour 2DCOM, d'embaucher des personnes qui s'occupaient de la gestion des droits ou de l'informatique, mais aussi d'offrir de nouvelles prestations. « Depuis 2026, pour les maisons qui perdent la personne qui s'occupait des droits par exemple, nous avons mis en place un service de reddition des comptes : elles nous fournissent leurs ventes mensuelles, on fait tous les calculs, et elles n'ont plus qu'à contrôler », explique Laurent Peretto. Une prestation où l'expertise et le contact humain ont toute leur importance.




