Dans un communiqué publié le 28 avril, les éditeurs du roman Fugues, écrit par Bénédicte Monnoye, dénoncent « la décision qui aurait été prise au sein de plusieurs établissements scolaires, visant à décourager, voire à empêcher sa lecture, notamment dans le cadre du cours de philosophie et de citoyenneté ». La maison belge affirme « s’indigner » de la situation. Thomas Gutkin, l’un des trois fondateurs, a répondu à Livres Hebdo.
L’ouvrage en question rassemble des textes épistolaires portés par cinq personnages différents contraints de fuir leur pays. À travers diverses époques, le livre aborde les thèmes de l’exil, de la guerre et de la mémoire (récits, fragments de lettres, télégrammes, textos, courriels…), la « fugue » constituant le fil conducteur. Il traverse ainsi plusieurs périodes, de la Seconde Guerre mondiale aux crises contemporaines, évoquant l’exode de 1940, le génocide des Tutsis au Rwanda ou encore le génocide des Arméniens. La maison résume le projet en ces termes : « Ce sont des récits d’arrachement, mais aussi de résistance, où subsiste une volonté fragile de croire encore en une forme d’humanité. »
Un public scolaire
L’éditeur explique par ailleurs avoir ouvert son catalogue au public scolaire. Pour ce titre en particulier, il indique avoir échangé avec de nombreux enseignants qui en ont reconnu la « valeur pédagogique ». En Belgique, les professeurs doivent suivre un programme, mais ont la liberté de choisir les ouvrages étudiés en classe. Lors de ces échanges, certains professeurs avaient formulé des « promesses informelles » de sélection. Présenté le 25 mars à la Foire du livre de Bruxelles, l’ouvrage totalise à ce jour environ 400 ventes, un résultat jugé encourageant dans un contexte où un auteur belge émergent publié par une maison d’édition de taille moyenne vend généralement entre 300 et 1 000 exemplaires. Selon l’éditeur, le livre trouve surtout son public dans les milieux associatifs et les librairies indépendantes engagées.
De nombreux désistements
Cependant, au fil des semaines et dans un contexte d’actualité nationale et internationale tendu, plusieurs enseignants se sont désistés et « deviennent frileux ». Certains ont préféré se tourner vers des romans « qui prêtent moins à la discussion, moins clivants ». D’autres ont confié à l’éditeur craindre « la réaction de certains parents ». Au total, près de la moitié des établissements contactés auraient finalement décliné la proposition.
La maison affirme être confrontée pour la première fois à ce qu’elle qualifie d’autocensure autour de l’un de ses titres : « Les gens ont oublié que le débat est synonyme de conversation », affirme Thomas Gutkin. Il dénonce une « censure préventive qui occulte des sujets importants » et estime que certains enseignants anticipent les réactions parentales, traduisant selon lui un « manque de confiance en l’intelligence », résumant la situation ainsi : « C'est trop compliqué d’aborder, donc on n’en parle pas ». L’éditeur dit néanmoins comprendre la position délicate des enseignants : « qu’ils aient peur, je comprends et ce n'est pas un métier facile, mais ça ne m’empêche pas d’être choqué ».
« Importance pédagogique »
Il rappelle également que le texte a été retenu « au regard de son importance pédagogique » et insiste sur sa dimension fictionnelle : « c’est l’essence même de la littérature de permettre l’ouverture et le dialogue ». Tout en affirmant ne pas chercher à « choquer pour choquer », il exprime sa surprise, partagée par ses collègues, face au caractère jugé polarisant de l’ouvrage. « Nous comptons continuer à faire vivre ce livre à travers des discussions et des débats », ajoute-t-il.
L’autrice, historienne ayant travaillé au sein d’une association de réfugiés, avait signé avec la maison dès son lancement en août 2025. « Le texte nous avait touchés pour son propos, en cohérence avec notre ligne éditoriale », souligne l’éditeur, qui insiste sur l’importance accordée à l’écriture, tant sur le fond que sur la forme. Consciente des difficultés que son livre pouvait susciter, l’autrice se dit néanmoins « choquée », d’autant qu’elle connaît bien le milieu scolaire, étant elle-même fille d’enseignants.
Enfin, la maison réaffirme son positionnement en rappelant que l’autrice s’appuie sur des témoignages : « Ça devait être un livre rassembleur qui se prête au dialogue », précise l'éditeur. La maison indique envisager de prendre publiquement position, possiblement allant jusqu’à interpeller la ministre de l’Enseignement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Palmyre Éditions conclut en réaffirmant son attachement à la liberté pédagogique et éditoriale : « Si nous refusons de faire confiance à l’intelligence des gens, nous ne lirons jamais des livres capables de nous élever ».
