Les manifestations littéraires accuseraient-elles un retard sur la transition écologique ? Selon le dernier baromètre des festivals publié en juillet par le ministère de la Culture, seules 58 % des équipes organisatrices de manifestations littéraires « réfléchissent à mettre en œuvre des actions concrètes » en faveur du développement durable. C'est moins que dans les autres secteurs culturels. Certes révélateur, cet écart se doit d'être nuancé. « S'il est difficile d'avoir une vision globale, j'observe une sensibilité à l'écologie, pointe Paméla Devineau, formatrice et consultante au Bureau des acclimatations. De par leurs modes de faire, les manifestations frugales et sobres - et elles sont nombreuses - intègrent de bonnes pratiques sans nécessairement les conscientiser ni les valoriser. »
Festival du livre de Mouans-Sartoux- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Épineuse mobilité
Faute d'étude dédiée à la filière du livre, difficile d'analyser précisément l'impact environnemental des manifestations littéraires. L'ensemble des personnes interrogées s'accorde toutefois sur un point : la mobilité représente un axe de travail prioritaire. Et pour cause, « 80 % de l'impact carbone d'un festival réside dans les déplacements des publics et des équipes », souligne le projet Festivals en mouvement développé par R2D2, le collectif des réseaux régionaux d'accompagnement au développement durable des événements.
Bédéciné- Photo © IOKONIPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Les solutions ne s'improvisent pas. Quand Interbibly travaille activement à l'optimisation de sa feuille de route pour sa manifestation itinérante Au fil des ailes, le Festival du livre de Mouans-Sartoux annonce une « bonne progression ». L'année dernière, 56 % des auteurs et autrices invitées se sont déplacées en train, contre 19 % en 2018.
La mobilité des publics représente un défi bien plus complexe. Rien que la première phase - réaliser une enquête de mobilité - peut donner du fil à retordre. « Nous avons lancé un questionnaire de mobilité sur papier et par QR code en 2023 et 2025 mais le recueil de données reste compliqué », admet Carole de Santis, directrice d'Interbibly. Pour autant, elle observe une médiane de déplacement de 15 km autour des bibliothèques accueillant une rencontre mais aussi la prédominance de la voiture dans un milieu rural où « le covoiturage n'est pas encore acquis ». À l'échelle nationale, la voiture thermique reste largement privilégiée dans les déplacements du public, souligne une étude menée en mars 2024 par R2D2.
Les Cafés littéraires de Montélimar Les Cafés littéraires de Montélimar.- Photo THIERRY TRIALPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Incitation
Comment alors favoriser les mobilités douces ? Les manifestations ne disposent que d'un levier incitatif. Le Festival du livre de Mouans-Sartoux a signé un partenariat avec la SNCF permettant une réduction de 50 % sur les billets desservant toutes les gares de la région pendant la durée de son événement. « Nous incitons au covoiturage, à prendre le bus, nous mettons en ligne le dernier horaire des bus et trains de chaque journée », explique Vincent Corbier, directeur des affaires culturelles. Mais les habitudes sont bien ancrées… « Notre dernière enquête sur la mobilité montre que 43 % de notre public vient en voiture, même si plus de 70 % assurent que notre engagement environnemental est un argument pour participer au festival », affirme Vincent Corbier. Un paradoxe également pointé dans l'enquête nationale de R2D2.
Vincent Corbier, directeur des affaires culturelles (Mouans-Sartoux)- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Au-delà de la seule dimension environnementale, l'écologie des manifestations littéraires implique d'en embrasser toutes ses composantes - matérielle, sociale et symbolique. Paméla Devineau a d'ailleurs conçu un outil d'autodiagnostic, disponible sur le site du Bureau des acclimatations, pour permettre aux équipes de situer leurs manifestations face à leurs enjeux environnementaux et sociaux. « Il faut sortir de la vision carbone et questionner la viabilité des manifestations littéraires où impact environnemental, utilité sociale ainsi que modèle économique et organisationnel sont extrêmement imbriqués », déclare-t-elle.
Au fil des ailes (Grand Est) : jamais sans les bibliothèques
Au fil des ailes (Grand Est) : jamais sans les bibliothèques
Festival du livre de Mouans-Sartoux (Provence-Alpes-Côte d'Azur) : au cœur de la politique municipale
Qui
Organisé par la ville de Mouans-Sartoux et le centre culturel des Cèdres depuis 1988, le festival est porté par 300 bénévoles. Il invite entre 300 et 350 personnes chaque année. Seule manifestation littéraire membre du Collectif des festivals éco-responsables et solidaires en Région Sud (Cofees), il accueille en moyenne 50 000 festivaliers et festivalières.
La prise de conscience
Depuis le mandat d'André Aschieri en 1974, la commune est engagée dans une politique « écologiste et humaniste », expliquent Marie-Louise Gourdon, maire adjointe à la culture et commissaire du festival, et Vincent Corbier, directeur des affaires culturelles. La municipalité a par exemple « créé une ferme municipale de six hectares pour alimenter ses cantines ».
Les actions
Grâce à sa « relation privilégiée avec la commune », le festival commande ses repas auprès des cantines et a favorisé l'installation de fontaines à eau. « Nous ne vendons plus d'eau en bouteille mais nous proposons des écocups consignées. » Depuis trois ans, l'équipe cherche à « réorganiser les espaces pour réduire le nombre de chapiteaux » et occuper, à la place, des lieux en dur comme les gymnases ou la salle des fêtes. « Nous avons déjà réussi à supprimer une tente de 1 100 m². » Côté librairie, les bénévoles réutilisent chaque année les « panneaux en plastique dur » sur lesquels sont inscrits les noms des structures exposantes et ont mis en place des « espaces de stockage pour permettre la réutilisation des cartons d'emballage ».
Les réflexions
Marie-Louise Gourdon et Vincent Corbier souhaitent « un travail collectif » sur « le transport et l'empaquetage des livres » et imaginent par exemple « une mutualisation des cartons entre maisons d'édition ». Proposant des spectacles-lectures et des projections de films, l'équipe questionne également la gestion des déchets techniques issus de ces représentations.
Les Cafés littéraires de Montélimar (Auvergne-Rhône-Alpes) : plus de bibliodiversité
Qui
Créés en 1995 et organisé par l'association éponyme, Les Cafés littéraires s'appuient sur une équipe de 85 bénévoles - dont une quinzaine de collégiens et collégiennes. Une trentaine d'auteurs et autrices rencontrent environ 5 000 personnes.
La prise de conscience
À la faveur d'un groupe de travail dédié au sein du Réseau des événements littéraires et festivals (Relief) auquel elle a participé il y a deux ans, Guillemette Lambert a un déclic. « Dresser un état des lieux et faire une toute petite action, c'est déjà se mettre en mouvement. » Un an plus tard, l'équipe obtient un accompagnement financier de la FDVA et l'ADEME pour former ses bénévoles, monter un groupe de travail et construire un plan d'action avec Paméla Devineau du Bureau des acclimatations.
Les actions
L'équipe organisatrice a longtemps inconsciemment mené des actions en faveur de la transition écologique. « Nous sommes peu énergivores : les rencontres sont organisées dans des lieux existants, nous n'avons pas de chapiteau, les personnes invitées viennent majoritairement en train..., explique-t-elle. En revanche, nous avons découvert que la bibliodiversité faisait partie de l'écologie du livre. » L'équipe interroge actuellement sa programmation sur les cinq dernières années afin d'étudier ses possibles « biais de représentation et d'inclusivité » et se montrer « plus proactive » dans l'élaboration de son programme.
Les réflexions
Guillemette Lambert réfléchit à la manière de « sensibiliser le public à la transition écologique sans se placer dans une position de donneur de leçons » et aimerait étudier « l'impact social » de la manifestation. L'équipe interroge également la pérennité de son modèle économique qui dépend « essentiellement des subventions ». Un groupe de travail réfléchit à la diversification de ses financements, notamment via la vente de produits créés par l'association ou la mise en place d'une boîte à dons.
Bédéciné (Illzach, Grand Est) : objectif « zéro fioul »
Qui
Organisé par le centre culturel Espace 110 depuis 1985 et porté par environ 130 bénévoles, Bédéciné reçoit environ 17 000 personnes à la rencontre de 80 à 90 auteurs et autrices ainsi qu'une trentaine d'artistes du spectacle vivant.
La prise de conscience
« Depuis longtemps, l'équipe utilise des écocup ou des bouteilles en verre consignées mais, en 2022, nous avons voulu recevoir de l'aide », affirment Cécile Cattacin, responsable de la communication et des festivals, et Charline Hessmann, secrétaire générale d'Espace 110. Le centre culturel se rapproche d'Éco-manifestations Alsace, obtient le label éco-manifestation niveau 1 et intègre un projet pilote lancé par le Bureau des acclimatations et soutenu par la région Grand Est. Accompagnée par Paméla Devineau, l'équipe dresse son bilan carbone et met en place un « plan d'action personnalisé » avec trois axes principaux portant sur l'alimentation, la mobilité du public et le mode de chauffage.
Les actions
Bédéciné a fortement limité la viande dans ses repas et a signé un partenariat pour valoriser les déchets de la manifestation - ceux du public compris. Surtout, le chauffage représente un épineux défi à relever. Organisée au mois de novembre, la manifestation accueille le public sous des chapiteaux chauffés au fioul. L'année dernière, elle a opté pour un « décloisonnement des espaces et des chapiteaux plus petits chauffés à l'électrique ». Une solution temporaire, cependant. « Le mois de novembre était doux. Le chauffage électrique ne sera pas suffisant en cas de vague de froid », pointent les organisatrices.
Les réflexions
Pour atteindre son objectif « zéro fioul », l'équipe cherche des solutions pour « supprimer, à terme, les chapiteaux » en tentant notamment de « repenser les espaces de circulation ». Elle veille aussi à « rationaliser » sa manifestation. « Nous préférons miser sur la qualité plutôt que sur la quantité, faire mieux sans forcément faire plus. C'est une clé de la pérennité de Bédéciné. »




