« Le réchauffement mondial change tout, même notre façon de lire la littérature ». Quand Andreas Malm, géographe suédois très engagé dans la lutte contre le changement climatique, écrit cette phrase en 2016 (dans L'anthropocène contre l'histoire. Le réchauffement climatique à l'ère du capital, publié aux éditions La Fabrique), il projette un renouvellement de l'écriture, des imaginaires, mais aussi des choix de lecture, guidés par l'inquiétude croissante des lecteurs et lectrices vis-à-vis des « fléaux climatiques qui s'abattent sur eux ».
Or si ce présage semble valide pour les « années Covid », comme on appelle parfois la période allant de 2020 à 2022, qui a vu la production éditoriale, le nombre de collections consacrées aux questions climatiques et leurs ventes augmenter de façon remarquable, on ne peut plus en dire autant aujourd'hui. D'après plusieurs libraires en France, la vente de livres d'écologie ralentit depuis un peu plus d'un an, voire s'effondre. Chez Gibert Joseph à Montpellier, la responsable Delphine Vanhee confirme que « ça se tasse, c'est même flagrant ! »
Anaïs Massola du Rideau rouge à Paris.- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Pierre Coutelle, directeur du livre à la librairie Mollat, à Bordeaux, estime que cette régression s'établit, dans ses rayons, à -20 % de ventes d'essais de sciences humaines consacrés à l'écologie entre 2021 et 2025. Chez Ici Librairie, à Paris, Lydie Mespoulet et Lucas Schrub constatent de leur côté que ce ralentissement, lié à une demande moindre de la part des lecteurs et lectrices, est particulièrement visible dans les rayons sciences humaines et BD. À la librairie Dialogues, à Brest, Marion Veillat et Adeline Bourdon observent aussi une baisse sur les guides pratiques. « On a eu un boom de ventes d'essais théoriques, de BD et d'ouvrages "Do it yourself" pendant les confinements. Mais depuis 18 mois, la tendance s'inverse ».
Dans les librairies spécialisées, le constat se révèle plus mitigé. Pierre Lucot, bénévole chez Utopia - première et seule librairie consacrée à l'écologie à Paris - n'a pas noté de régression depuis son ouverture en 2021. Mais au Rideau rouge, dans le XVIIIe, très identifiée sur cette thématique depuis sa fondation en 2004, Anaïs Massola s'inquiète de voir ses ventes actuelles ralentir dans ce domaine : « Les livres de fond continuent de tourner un peu, mais plus doucement. Et surtout, on vend de moins en moins de nouveautés. »
Cause perdue ?
Comment expliquer ce phénomène majoritaire ? Pour Pierre Coutelle, chez Mollat, il est probablement lié à un « abandon d'une partie du lectorat qui considère que c'est une cause perdue et qui préfère s'intéresser à d'autres problématiques plus présentes dans les médias ». Il précise que la régression « a commencé dès janvier 2024, début de la campagne des présidentielles américaines et n'a cessé de se creuser au fil des événements géopolitiques et humanitaires terrifiants qui s'enchaînent de façon quasi ininterrompue depuis lors ».
Chez Ici Librairie, les libraires estiment que les médias ont leur part de responsabilité : « Le sujet est devenu secondaire dans la presse, donc la demande baisse et notre force de conviction aussi. On ne vend que très rarement un livre sur le simple argument écologique. Cela peut être un plus, par exemple, lorsque l'on ajoute qu'un roman ou un album jeunesse, en plus d'être beau, émouvant, palpitant, contient une dimension environnementale. Mais ce n'est plus le premier argument ». Surtout pour les essais qui, selon de nombreux libraires, « mettent le moral dans les baskets en répétant un refrain déprimant ».
Surproduction
C'est la deuxième explication : un effet de redondance, liée, selon la quasi-totalité des libraires interrogés, à la surproduction de livres, notamment par des maisons non spécialisées qui cherchent à réitérer des succès passés. La vie secrète des arbres, de Peter Wohlleben, paru en 2017 aux Arènes et vendu à près de 200 000 exemplaires en France, est souvent évoqué comme ayant ouvert une sensibilité au monde vivant qu'aucun autre éditeur n'a réussi à reproduire.
Chez plusieurs libraires, Manière d'être vivant de Baptiste Morizot (Actes sud, 2020, 55 000 exemplaires) et Ralentir ou périr de Timothée Parrique (Seuil, 2022, 47 000 ex.) apparaissent comme des phénomènes éditoriaux isolés, malgré les tentatives de nombreux éditeurs. « Les lecteurs ne sont pas dupes, affirme Anaïs Massola, au Rideau rouge. Quand on publie des livres qui expliquent les mêmes dysfonctionnements, certes aberrants, menant à la destruction de la planète, au bout d'un moment, on a compris. »
Effet de répétition
Côté BD, les best-sellers parus avant 2022 - tous les volumes du Petit traité d'écologie sauvage d'Alessandro Pignocchi (Steinkis, 50 000 ex.), Le monde sans fin de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain (Dargaud, 1 million d'ex.) ou encore Algues vertes d'Inès Léraud et Pierre Van Hove (Delcourt, La Revue dessinée, 200 000 ex.) portent à eux seuls, selon plusieurs libraires, le rayon BD sur l'écologie, « rayon qui, sans eux, ne connaîtrait pas beaucoup de rotations ».
D'après Pierre Coutelle, cet effet « répétitif » trahit un domaine qui se révèle mal structuré sur le plan éditorial et intellectuel. « Si l'on compare à l'édition féministe, qui possède un vrai fond, des porte-paroles passées et actuelles, mais aussi une structure éditoriale claire avec des poches, des grands formats, des romans et des essais, le mouvement éditorial écologique se révèle plus éparpillé, plus gazeux et moins construit, notamment en termes de genres littéraires ». C'est aussi pour cette raison que, selon lui, « la bulle a explosé ».
Les éditeurs et éditrices peinent-ils à bâtir une ligne éditoriale solide sur une menace climatique en cours et dont on ne cesse de mesurer l'ampleur ? Ou œuvrent-ils, au contraire, à éparpiller volontairement ce domaine qui ne doit pas rester replié sur lui-même ?
Modèles hybrides
Pour Isabelle Cambourakis, la réponse est claire. Le « brouillage des genres » est une revendication. L'éditrice le pratique dans ses deux collections, « Sorcières » (dédiée aux luttes féministes et intersectionnelles) et « Radeau » (consacrée aux manières d'habiter et aux expériences territorialisées) en assumant une « hybridité fiction/non-fiction, essais/littérature ». Pour elle, il se révèle essentiel, à l'heure de la montée des extrêmes droites qui menacent les luttes environnementales, de multiplier les écritures sur ces sujets. « La création littéraire peut se permettre d'inventer des dispositifs narratifs ou poétiques moins anxiogènes que le format des essais chiffrés », affirme-t-elle en se référant notamment aux livres de Wendy Delorme et d'Héloïse Brézillon. Cette hybridation littéraire doit beaucoup aux textes des années 1970 qu'elle s'attache à exhumer, précisément pour faire connaître la solidité historique, sous-estimée, du militantisme écologique : « Je puise dans le passé comme dans un réservoir d'histoires non résolues mais inspirantes ».
Isabelle Cambourakis, éditrice.- Photo CAMILLE CORNUPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Chez Actes Sud, qui revendique un historique fort dans ce domaine, notamment avec la parution des livres précurseurs de Pierre Rabhi, c'est aussi ce mélange des genres, entre approche scientifique et sensible, qui se révèle central pour aborder ces questions. « Nous avons mis la littérature au service du savoir, explique Anne-Sylvie Bameule, présidente du directoire. C'est notre marque de fabrique. C'est cette approche qui s'incarne dans les ouvrages de la collection "Mondes sauvages" dirigée par Stéphane Durand, et notamment dans les livres de Baptiste Morizot et Vinciane Despret. Il s'agit ici de proposer à ces scientifiques, philosophes, écologues, économistes... d'assumer l'émerveillement que peut leur procurer la connaissance du vivant et ainsi de proposer des récits personnels qui rendent accessibles ces savoirs grâce à l'élégance de leur écriture ».
Essais, fiction, poésie
La revendication d'hybridité peut même aller jusqu'au grand écart dans les choix de formats et de sujets. Thomas Bout, cofondateur avec Anne Fitamant Peter et directeur des éditions Rue de l'échiquier, initialement spécialisé dans la traduction et l'édition d'essais fondateurs sur l'écologie - comme le célèbre rapport Meadows, Les Limites à la croissance (dans un monde fini) de 1972 republié par la maison en 2012 - a lancé des collections diverses, toutes axées autour des questions écologiques et basées sur « une exigence intellectuelle » qui lui semble essentielle.
Dans « Les Incisives », collection créée avec Vincent Edin, il réunit des textes courts (autour de 100 pages) portés par des auteurs et autrices aux « discours radicaux, c'est-à-dire qui s'attachent aux racines des problèmes ». « Mais cela ne nous empêche pas de solliciter l'hémisphère droit de nos cerveaux en éditant des fictions et de la poésie, poursuit Thomas Bout. Et de publier par exemple, des fresques historico-écologiques de 640 pages comme Gorge d'or d'Anni Kytömäki ».
Cette hétérogénéité de genres, de formats et de sujets explique-t-elle, en partie, l'amenuisement apparent des ventes de livres spécifiquement consacrés à l'écologie ? C'est l'hypothèse de Vincent Casanova, directeur des sciences humaines au Seuil. Et c'est une bonne nouvelle. Pour lui, « les questions environnementales ne peuvent plus se cantonner à un seul rayon isolé. Elles sont désormais traversantes et irriguent une grande partie de la production éditoriale, ce qui donne peut-être l'illusion d'une baisse de production et de vente de livres uniquement consacrés à ce sujet ».
À la rentrée 2026, le Seuil publie par exemple le récit de l'activiste Fleur Breteau intitulé Cancer Colère. « Ce livre ne sera pas forcément étiqueté "écologie" et sera peut-être placé selon les libraires aux rayons "témoignages", "documents" ou "santé". Mais il aborde clairement le rôle des pesticides dans l'explosion des cancers aujourd'hui, et donc relève de problématiques environnementales. »
Pas d'effondrement en vue
Les livres spécifiquement consacrés à l'écologie disparaissent-ils ? Au contraire. D'après Vincent Casanova, ils se réinventent. Au Seuil, cette nouvelle étape s'est traduite par une mue de la collection « Anthropocène » rebaptisée « Ecocène » par son directeur Christophe Bonneuil, qui aspire désormais à proposer des « utopies transformatrices ». Aux éditions de l'Ogre, Benoit Laureau observe, lui aussi, que l'on arrive « au bout de quelque chose et qu'un nouveau chapitre de l'édition écologique doit s'écrire. Il y a une saturation liée aux livres qui expliquent comment agir, de façon individuelle, pour s'adapter aux bouleversements en cours. Ce que l'on cherche aujourd'hui, ce sont des ressources scientifiques et anthropologiques pour outiller de nouveaux imaginaires et pour remplacer ceux qui dominaient jusqu'à présent. En tant qu'éditeur, c'est une question qui m'a habité plusieurs années avant de lancer une collection entièrement axée sur un rapport renouvelé au terrain, la collection "Lucioles" ».
Au moment de clore 2025, considérée comme une année « charnière » par de nombreuses ONG environnementales, l'édition sur l'écologie ressemble au vivant qu'elle interroge, en perpétuelle métamorphose. Et c'est au moment où elle semble marquer une pause qu'elle étend peut-être ses racines souterraines pour ressurgir sous d'autres formes.


