Les libraires sont quasi unanimes et constatent, depuis un peu plus d’un an, une baisse flagrante des ventes de livres sur l’écologie, particulièrement dans les rayons essais de sciences humaines et en bandes dessinées documentaires.
Pour ce qui concerne la BD, les best-sellers parus avant 2022 – par exemple, tous les volumes du Petit traité d’écologie sauvage d’Alessandro Pignocchi (Steinkis, 130 000 exemplaires, tout cumulé, Le monde sans fin de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain (Dargaud, 1 million d’ex.) ou encore Algues vertes d’Inès Léraud et Pierre Van Hove (Delcourt, La Revue dessinée, 200 000 ex.) – portent, à eux seuls, les ventes sur l’écologie dont la rotation ralentit.
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Pour Anne-Charlotte Velge, éditrice chez Steinkis, cette forme d’inertie n’est pas forcément le signe d’un désintérêt de la part des lecteurs et lectrices qui se révèlent peut-être au contraire, plus exigeants sur ce sujet. « Enfoncer des portes ouvertes sur l'écologie, c'est devenu trop facile ». Si sa maison résiste grâce à un fonds solide (les albums d’Alessandro Pignocchi cités plus haut ou encore Tropiques toxiques : le scandale du chlordécone de Jessica Oublié et Nicola Gobbi, vendu à 16 000 ex.), l’éditrice considère que la bande dessinée sur l’écologie doit muter.
Chez Delcourt, l’éditeur Louis-Antoine Dujardin effectue le même constat : « Le fossé se creuse entre quelques très bonnes ventes et le reste de la troupe qui est en souffrance ». Exemple, une BD récente intitulée Le Béton et le Bambou : propositions pour Mayotte et le monde, co-signée par Aurélia Aurita, Matthias Cambreling et Frédéric Joulian qui a été largement saluée par la critique, mais dont les chiffres ne se révèlent « pas à la hauteur des attentes ».
En quoi consiste cette mutation ? D’après les témoignages recueillis et les choix éditoriaux récents et à venir des maisons publiant des BD écologiques en 2026, deux stratégies d’urgence se dessinent : d’une part, assumer une forme de radicalité politique et, d’autre part, opter pour le récit incarné ou la fiction.
Finies les leçons, place au système
L’heure de la pédagogie douce est-elle dépassée ? À en croire le succès toujours actuel des Algues vertes, L’histoire interdite, cette BD-enquête menée par Inès Léraud, illustrée par Pierre Van Hove (Delcourt, La Revue dessinée) sur plus de 40 animaux et trois hommes morts sur les plages bretonnes à la fin des années 1980, les lecteurs et lectrices se révèlent de plus en plus intéressés par les livres qui autopsient les structures de pouvoir et décortiquent les ressorts politiques et agro-alimentaires de notre époque.
Chez Delcourt, l’éditrice Alix de Sanderval entend répondre à cette demande avec Le Sacre des paradis de Guillaume Blanc (à paraître), qui s'attaquera au « néocolonialisme vert » en Afrique, où la création de réserves naturelles se fait parfois par l'expropriation violente des populations locales. Louis-Antoine Dujardin évoque, pour sa part, l’album jeunesse très engagé intitulé Loumi et L’Odyssée du poisson pané signé Guillaume Meurice et Loïc Senan, dans lequel une petite fille mène une enquête, déterminée à comprendre la composition du poisson pané que lui sert son oncle Marco.
Même écho chez Steinkis qui annonce un album intitulé La Bataille du Glyphosate (prévu pour 2026) signé Aurore Gorius et David Lopez. Loin de se limiter à dénoncer la toxicité du produit, cette BD documentaire entend démontrer comment le lobbying de Monsanto a permis de prolonger son usage au cœur des institutions européennes. « L’écologie soulève des questions de plus en plus larges, qui transcendent les gestes quotidiens car elle s’intègre fortement au monde social et politique », rappelle Anne-Charlotte Velge.
Chez Michel Lafon, cette démarche d’investigation à échelle systémique s’affirme aussi à travers la publication de Vert de rage : les enfants du plomb, une enquête menée par Martin Boudot et illustrée par Sébastien Piquet sur plusieurs centaines d'enfants atteints de saturnisme dans le Pas-de-Calais, l’une des zones les plus polluées de France.
Passer par « l’expérience vécue »
L'autre réponse à la lassitude supposée vis-à-vis du sujet de l’écologie en bande dessinée est le refus du surplomb. Aux éditions Delcourt, Louis-Antoine Dujardin estime urgent de « se reconnecter aux lecteurs » en passant par « l'expérience vécue ». Au programme de sa maison, pour 2026, il évoque notamment un album intitulé Régime Local dans lequel Renan Coquin et Chloé Giner racontent leur défi de manger 100 % local en Bretagne. Loin du manuel pour devenir un parfait écolo, cette BD documente « leurs galères » et leurs échecs domestiques. « C'est une écologie à hauteur d'êtres humains, faillible et concrète », commente l’éditeur.
Chez d’autres maisons, comme Steinkis, Michel Lafon ou Rue de Sèvres, les récits illustrés et incarnés prennent aussi la forme de fictions, voire de science-fiction. C’est le cas de Silent Jenny, histoire postapocalyptique signée Mathieu Bablet (Rue de Sèvres), mais aussi de la BD Impact, adaptée du roman d'Olivier Norek (Michel Lafon) qui transpose l'écoterrorisme dans un polar nerveux, ou encore d’un thriller politique à paraître chez Delcourt et dont Louis-Antoine Dujardin ne peut encore dévoiler le titre.
Cette diffusion de la thématique environnementale au-delà de son simple rayon dédié peut-elle laisser espérer une mutation, plutôt qu’une disparition ? C’est l’hypothèse de Vincent Casanova, directeur des sciences humaines au Seuil, qui a vu un grand nombre d’essais, parus chez lui, adaptés par – ou en coédition avec – Delcourt, Dupuis ou d’autres (notamment le best-seller Comment les riches ravagent la planète : et comment les en empêcher, d’Hervé Kempf, illustré par Juan Mendez, au Seuil). Selon cet éditeur, la régression du rayon consacré à l’écologie pourrait s’avérer le signe paradoxal de sa victoire culturelle, au sens où les questions climatiques deviendraient « traversantes ».
L’inquiétude climatique s’apprête-t-elle à briser les digues de son coin de librairie pour inonder tous les rayons ? Nous n’en sommes pas encore là, mais en essais de sciences humaines comme en bandes dessinées, les éditeurs et éditrices ne renoncent pas.
