La vieille dame et la télé. Margaret Crypt n'a pas que son nom de saugrenu. Cette historienne, qui a passé les 70 ans, exerce encore mollement à l'université, passionnée par les rituels funéraires du xviie siècle et tout ce qui tourne autour d'un obscur personnage de l'époque, à la fois médecin, poète et embaumeur. Mais ce qui rend Margaret si singulière, c'est la passion qui l'anime quand elle parle de ses sujets de prédilection. Voilà ce qui attire Lucy, assistante de production d'une émission télé à succès qui raconte le passé avec les codes d'aujourd'hui : Margaret, avec son pas traînant et son look poussiéreux, pourrait-elle être la prochaine star de ce show orchestré par un présentateur à l'ego boursouflé ? Il n'y a bien que Lucy pour y croire...
Découvert en France chez Çà et Là avec L'été des Bagnold (2013) et le magnifique Courtes distances (2018) - déjà un subtil tableau d'une relation entre deux personnages d'âge différent -, l'Anglais Joff Winterhart revient avec un album tout aussi piquant, touchant et parfois très drôle. Il y décrit deux âmes solitaires qui, sans oser le formuler, aspireraient à un peu de soleil dans leur vie. D'un côté, une dame âgée faisant difficilement le deuil de sa sœur qui partageait son quotidien. Et de l'autre, une jeune femme dénigrée dans son boulot et qui noie la rupture de ses fiançailles dans une consommation trop régulière de vin. Au contact l'une de l'autre, et sans oser se le dire, chacune va retrouver une nouvelle raison d'avancer.
À rebours des romans graphiques misant souvent sur un concept ou une thématique sociétale forte, Chère historienne est avant tout une étude de mœurs d'une grande finesse sur l'image qu'on se fait de soi et qu'on pense renvoyer. Elle s'appuie essentiellement sur le texte- voix off et dialogues d'une rare qualité, traduits avec élégance et mordant par Martin Richet - et sur une gestuelle d'une admirable précision. Prouesse supplémentaire, Joff- Winterhart réalise ses planches en monotype, une technique d'estampe aux beaux effets de matière, mais rarement utilisée en bande dessinée. Sa texture vaporeuse n'obère en rien le degré de détails dans les expressions ou les postures, et donne au contraire une belle chaleur à ce récit d'émancipation inattendue.
Chère historienne
Çà et là
Traduit de l’anglais par Martin Richet
Tirage: 1 800 ex.
Prix: 26 € ; 192 p.
ISBN: 9782369904694
