Ce qu'il aime, c'est le monstre. L'histoire est connue, rebattue. C'est celle d'un homme qui s'est pris pour un dieu, d'un médecin ambitieux qui a trouvé comment insuffler la vie mais qui n'a pas su comment admettre le résultat de son expérience. Celle d'un créateur torturé incapable de déceler l'humanité dans son golem et qui l'a poussé à devenir un démon criminel honni de tous. Victor Frankenstein et sa créature sont les figures du roman de Mary Shelley, et d'une relecture en bande dessinée par David Sala, à la fois glaciale et chatoyante, qui restera.
David Sala a été célébré pour son adaptation du Joueur d'échecs de Stefan Zweig (Casterman, 2017) et son récit familial Le poids des héros (Casterman, 2022). Mais la thématique de l'anormalité, des freaks, du personnage jugé effrayant ou repoussant car trop différent, est explorée depuis un moment par l'artiste, notamment dans ses albums illustrés (dont La colère de Banshee ou Féroce, écrits par Jean-François Chabas, Casterman, 2010, 2012). Avec Frankenstein, il trouve l'œuvre parfaite pour creuser davantage sa réflexion sur ce qui constitue un humain - la référence, en ouverture, à Blade Runner et ses robots devenus aussi humains que leurs fabricants, est limpide -, qu'il confesse liée à sa propre histoire.
Ce sont d'ailleurs ses pages centrées sur la créature qui sont les plus impressionnantes et déchirantes. Si la partie sur la jeunesse de Victor fleure bon le roman gothique dépressif, la scène de la naissance de la créature demeure assez froide. Mais lors de l'errance de celle-là, les couleurs se réchauffent, la vie- intéressant parti pris- jaillit, et une forme d'espoir renaît. Espoir vite douché par la peur qu'inspire aux autres humains ce colosse suturé, mais la narration s'est radicalisée et l'adaptation devient une appropriation toute personnelle du mythe. Avec sa peinture appliquée au couteau, dans un geste aiguisé mais à la fragilité assumée, David Sala observe alors ses deux protagonistes évoluer en miroir, aspirés par un gouffre de folie, où ils se retrouvent dans la même humanité coupable et meurtrie. Longtemps, bien après le livre refermé, les cases muettes et le regard de la créature, enfant abandonné, hantent le lecteur. C'est là la marque des œuvres importantes, qui laissent une trace indélébile par-delà leur vernis de fiction à grand spectacle.
Frankenstein
Casterman
Tirage: 30 000 ex.
Prix: 28 € ; 220 p.
ISBN: 9782203292710
