Dix-huit mois après son arrivée tonitruante sur le marché français du livre audio, Spotify se place comme un acteur structurant de la filière. Avant une table ronde au Festival du livre de Paris ce vendredi 17 avril, la multinationale a partagé ses ambitions à la Foire de Bologne lors de l’Audiobook Forum, mercredi 15 avril, expliquant, (quelques) chiffres à l’appui, ne pas avoir cannibalisé le marché existant, mais l’avoir élargi.
« Un abonné Premium sur deux a déjà écouté un livre audio sur la plateforme et le nombre d'auditeurs a progressé de 135 % en un an, et le temps d'écoute de 37 % », a exposé Jérémy Amsellem, directeur de la division livres audio pour Spotify Europe (hors marchés de langue anglaise), devant un parterre de professionnels internationaux.
Page Match : la lecture sans friction
Jérémy Amsellem a également présenté la fonctionnalité Page Match - jusqu'ici réservée aux contenus en anglais - qui devient désormais disponible en français et dans plus de 30 langues supplémentaires. Le principe : photographier une page d'un livre papier ou numérique pour être automatiquement redirigé vers le passage correspondant dans la version audio, en moins d'une seconde. « L’idée est vraiment de réduire les frictions d’usage de la lecture », confirme-t-il à Livres Hebdo.
Les utilisateurs de Page Match aux Etats-Unis consomment 55 % d'heures de livres audio supplémentaires par semaine par rapport à la moyenne - Photo SPOTIFYPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Les premiers chiffres provenant des États-Unis sont éloquents. Les utilisateurs de Page Match consomment 55 % d'heures de livres audio supplémentaires par semaine par rapport à la moyenne. Surtout, 62 % des titres ainsi écoutés n'avaient jamais été streamés auparavant par ces mêmes utilisateurs sur la plateforme. « C'est purement de la valeur incrémentale pour les éditeurs et les auteurs », ajoute cet ancien de Nextory, soulignant que l'usage de Page Match présuppose que l'utilisateur possède déjà la version papier.
Bookshop.org : la passerelle vers le livre papier
La fonctionnalité s'inscrit dans une stratégie plus large que Spotify nomme « expérience multiformat », avec une autre annonce forte adressée à la filière : le partenariat avec Bookshop.org, plateforme de vente en ligne des librairies indépendantes anglo-saxonnes.
Annoncé en février et lancé dès à présent au Royaume-Uni et aux États-Unis, ce dernier permet aux abonnés Premium de commander la version physique de tout livre audio disponible sur Spotify, via un mécanisme de drive-to-store. « Les formats peuvent être complémentaires », résume Jérémy Amsellem. Le collectionneur de livres anciens fait un parallèle avec la musique pour la réussite de cette nouvelle combinaison. En 2025 en effet, Spotify a généré 1,5 milliard de dollars de valeur via la billetterie de concerts. La plateforme anticipe un effet similaire pour le livre physique.
Des classements, des données, un Creator Fund…
À Bologne, Spotify a également annoncé le lancement de classements des titres audio en Allemagne, après le Royaume-Uni et les États-Unis, ainsi qu'un classement dédié « Enfants & Famille » dans ces mêmes marchés. La France n'est pas encore concernée, le quadragénaire évoquant une exigence de fiabilité avant tout déploiement.
Sur le volet données néanmoins, les éditeurs comme Editis ou Gallimard disposent d'une API leur fournissant quotidiennement des données de consommation par titre, ventilées par genre, tranche d'âge et géographie. Un niveau de granularité inédit pour le secteur. Aux États-Unis, certains éditeurs utilisent déjà ces données pour organiser des séances de dédicaces en ciblant les zones à forte concentration de lecteurs.
Un catalogue français encore insuffisant
Côté offre, Spotify a lancé un Creator Fund destiné à stimuler la production francophone : des subventions accordées aux éditeurs sans contrepartie d'exclusivité. « Ils peuvent sortir simultanément sur les plateformes concurrentes », a précisé Jérémy Amsellem, appelant de ses vœux à la restructuration du modèle d’édition de livres audio en France, « avec des nouveaux emplois à la clé », assure-t-il à Livres Hebdo. Hugo Publishing, spécialiste de la romance, figure parmi les bénéficiaires : l'éditeur n'avait produit aucun livre audio avant mai 2025.
Le marché français compte aujourd'hui environ 25 000 titres audio en langue française, contre quelque 300 000 livres numériques. Cet écart constitue le principal frein au développement. « Quand les gens cherchent quelque chose sur la plateforme et qu'on ne l'a pas, ils pensent que c'est Spotify qui n'a pas. C'est nous qui payons l'expérience négative », a reconnu Jérémy Amsellem, qui estime qu’outre le nom de l’auteur, premier vecteur de marque, la maison d’édition, quand elle est reconnue, est également scrutée par les utilisateurs, qui ne repèrent pas les structures intermédiaires, telles qu’Écouter Lire (Madrigall), Lizzie (Editis) ou encore Audiolib (Hachette)… Spotify convaincra-t-il ces acteurs de revoir leur modèle ?
Il est clair que la multinationale suédoise est devenue un acteur majeur du secteur. La plateforme revendique 280 millions d'abonnés payants dans le monde, dont 100 millions en Europe. Six utilisateurs éligibles sur dix ont déjà consommé un livre audio. Le taux d'adoption constitue, pour l'heure, la principale métrique de succès revendiquée. Sur la voix IA, Spotify accepte les productions générées par deux prestataires (ElevenLabs et Google) à condition que les métadonnées le signalent clairement aux utilisateurs.

