Livres Hebdo : Comment définiriez-vous la « narrative non-fiction » ?
Adrien Bosc : Difficile de répondre, tant le terme sert à habiller à peu près n'importe quoi depuis dix ans, typique du brouillage et du suivisme mortifère de l'époque. Mais disons que le terme dans son acception première est lié à l'émergence du Nouveau journalisme dans la littérature américaine durant les années 1970. Il s'agit en quelques mots de reportages écrits comme des romans, ou plutôt comme des nouvelles si on se réfère à la longueur. À savoir donc, les techniques propres à la fiction adaptées à l'écriture de reportage, on dirait désormais à l'écriture du réel. Cela ne veut pas dire que ça n'existait pas avant. Les récits de Joseph Kessel, Albert Londres, Maryse Choisy, même de Robert Desnos dans Détective sont de cet ordre, des micro-nouvelles où tout ce qui est raconté est vrai, où rien n'est inventé mais où la fiction, en quelque sorte, se puise dans l'invraisemblable réel.
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Aux États-Unis, les pionniers du genre sont Nellie Bly, Joseph Mitchell, Gay Talese, etc. Les Nouveaux journalistes Tom Wolfe, Joan Didion, Hunter S. Thompson, Norman Mailer, amplifient le genre, créent des ramifications, approfondissent le geste. Ce genre de journalisme a continué à se développer ailleurs, sous la houlette de revues comme Granta en Angleterre (qui publia Kapuściński) ou de L'Autre Journal en France, du New Yorker. Cette forme de récit, de littérature du réel, a trouvé un nouvel élan, avec l'émergence d'auteurs importants de littérature qui ont marqué leur ambition de porter leur regard sur le réel : Svetlana Alexievitch, Emmanuel Carrère, Jean Hatzfeld ou encore Florence Aubenas ou l'émergence de revues comme XXI, Feuilleton.
Donc rien de nouveau sous le soleil…
Ce qui m'amuse au fond, c'est cette tendance à la fois idiote et très répandue de considérer qu'on fait quelque chose de nouveau, le récit existe depuis longtemps, le journalisme littéraire aussi, les effets de mode ne traduisent en rien une nouveauté. Petite anecdote. Il y a dix ans, nous fêtions un numéro anniversaire de la revue Feuilleton et nous avions décidé d'intituler ce numéro « Pour une littérature du réel ». Formule reprise ad nauseam depuis… Eh bien il n'y a pas longtemps, chez un bouquiniste, je suis tombé sur un tiré à part édité dans les années 1980 par Jean Malaurie pour parler de la collection « Terres Humaines » chez Plon. L'introduction du volume en question porte comme titre : « Pour une littérature du réel » !
« Le genre roman est peut-être le plus libre, dans sa définition même »
Mais vous avez préféré classer le livre d'Adèle Yon, qui rencontre un succès phénoménal (250 000 ex. vendus), Mon vrai nom est Élisabeth, en roman…
Cela n'a aucun rapport, le genre roman est peut-être le plus libre, dans sa définition même (c'est la totalité, le roman) et le livre d'Adèle Yon ne relève ni de l'autofiction ni du reportage, il est singulier, à part, nouveau. Il se caractérise par sa forme, une avancée par la forme roman, le collage. Donc le terme le plus juste pour embrasser son ambition, c'est « roman ». Elle se réclame en ce sens d'Annie Ernaux, qui dit que le roman, c'est la forme. Une vision plus large fut celle aussi proposée par Denis Roche lors de la création de la collection « Fiction & Cie », qui, dans sa déclaration d'intention, citait la définition que donnait Sade du roman : « L'ouvrage fabuleux composé d'après les plus singulières aventures de la vie des hommes. » Singulières aventures, vraies ou non.
Cette narrative non-fiction n'est-elle pas parfois paradoxalement plus ambitieuse littérairement, avec des auteurs tels Geoff Dyer ou Kapka Kassabova… ?
Je ne crois pas. Comme dans tout, il y a de très mauvais livres de narrative non-fiction comme de très mauvais romans. Seule l'écriture compte et permet de séparer le bon grain de l'ivraie.
Avenir et perspectives de la narrative non-fiction ?
Surproduction et mort du genre ! Non, pour être sérieux, je n'en sais rien.
