Les enquêtes l'indiquent : on lit moins. Il n'empêche, la littérature est toujours vue comme un fétiche et son totem est le roman. L'œuvre de fiction en France reste au pinacle. Quelle autrice, quel écrivain ne rêve d'obtenir le Goncourt ? Quoi qu'il en soit, on observe depuis une dizaine d'années un trouble dans le genre sur les tables des librairies. Des textes publiés « en blanche » jouxtent des ouvrages non classés sous cette catégorie. La vache sacrée de la fiction n'y retrouverait pas ses petits... On est passé du roman comme enquête à l'enquête comme roman. Des récits ancrés dans le concret de la méthode journalistique affichent clairement leur ambition littéraire et séduisent stylistiquement. La forme, le fond, le ton... On trouve tout cela chez Marchialy, qui fête ses dix ans.
Clémence Billault, directrice éditoriale des éditions Marchialy- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« Lorsque nous nous sommes lancés, Clémence [Billault] et moi, le paysage éditorial était totalement différent, se souvient Cyril Gay. Il y avait Globe et Plein jour, en gros. Puis les Éditions du sous-sol se sont mises à sortir des livres en plus de la revue. Tout le vocabulaire qui s'est développé autour de cette littérature n'existait pas encore. On parlait de récit, parfois de non-fiction, mais pas du tout de littérature du réel. Nous, on a employé cette expression aussi en référence au cinéma du réel, qui désigne le cinéma documentaire avec une démarche d'auteur. »
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Ainsi, depuis une décennie, la maison d'édition cofondée par Cyril Gay et Clémence Billault marque les lecteurs grâce à ses « aventuriers du réel » (la baseline de Marchialy), dont les récits ont un écrin dessiné par Guillaume Guilpart, le directeur artistique. « Les couvertures sont toutes des gravures originales, explique ce dernier. Il y a là à la fois un geste artisanal et une intention artistique, qui résonne avec Marchialy : il s'agit de matière du réel pour la littérature et de matière réelle pour la gravure. »
La nouvelle collection « Hors-fiction » de Gallimard, par Tiffany Gassouk éditrice de littérature anglophone
« J'ai toujours apprécié la narrative non fiction anglophone, partie prenante de la production éditoriale depuis longtemps aux États-Unis et en Angleterre. Ce genre a connu d'immenses succès dans les années 2000, avec par exemple Just kids de Patti Smith, Tigre, tigre ! de Margaux Fragoso, Mille morceaux de James Frey ou encore Et je disparaîtrai dans la nuit de Michelle McNamara. Si le true crime et les récits de vie ont un temps dominé, on voit désormais des textes de plus en plus hybrides, mêlant l'intime, la philosophie, l'art, la politique, la plupart du temps on est dans une quête de sens. Vu notre époque assez confuse, cette littérature plus proche du réel est à la fois passionnante et salutaire. Deux magnifiques autrices ont été le déclencheur de cette nouvelle collection de narrative non-fiction chez Gallimard : Olivia Laing, aussi renommée que Deborah Levy dans de nombreux pays mais encore jamais traduite en France et dont nous publierons le culte Lonely City en avril ; et Siri Hustvedt qui nous rejoint en mai pour un époustouflant texte d'amour et de deuil, Ghost Stories. Si la collection "Du monde entier" berce et anime nos imaginaires depuis les années 1930 avec tous les plus grands noms de la littérature mondiale, avec la fiction comme cœur battant, les textes d'Olivia Laing et de Siri Hustvedt, très littéraires mais absolument dénués de matière fictionnelle, n'y trouvaient pas forcément leur place. "Hors-fiction" est l'occasion idéale de les accueillir autrement. »
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Quant au texte même, qu'il soit traduit ou originellement écrit en français, il nous plonge Quarante jours dans la jungle (récit de survie de quatre enfants en Amazonie signé Mat Youkee), dans la vie précaire de travailleuses du sexe chinoises de Belleville à Paris (Les roses d'acier de Rémi Yang), au cœur de la filière bovine en Argentine (La vie d'une vache de Juan Pablo Meneses)... Ou encore dans le milieu des yakuzas avec Tokyo Vice de Jake Adelstein, le tout premier livre de Marchialy... « Ça a été notre acte fondateur, raconte Clémence Billault, aujourd'hui directrice éditoriale. Cyril, qui était à l'époque traducteur et apporteur de projets, est venu me voir pour qu'on crée Marchialy afin de publier ce texte génial dont personne ne voulait. Comme lui, j'avais le goût de la littérature de genre - j'étais éditrice chez Sonatine - mais nous avions, avec cette idée d'"aventuriers du réel", surtout l'envie d'incarnation dans une vraie écriture. »
Et Cyril Gay, aussi auteur de L'affaire Eugène Weidmann (10/18), d'ajouter : « On voulait des voix contemporaines, audacieuses et diverses - élargir les horizons, tant du point de vue géographique (les Américains étaient surreprésentés) que stylistique. Aujourd'hui on trouve notre équilibre sur un trépied : récit, reportage, fait divers. »
Cyril Gay, éditeur chez Marchialy- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Le mètre étalon du genre, De sang-froid de Truman Capote, a paru aux États-Unis en 1966. Et l'enquête comme exercice littéraire fait désormais florès de ce côté-ci de l'Atlantique... À tel point que « Sans Préavis », cette « bibliothèque des luttes », selon la formule de la directrice de la nouvelle collection chez Julliard, Marie Kock, accueillera « à côté de la fiction, du théâtre, du manifeste... aussi de la narrative non-fiction. »
Plus emblématique encore de la tendance : Gallimard, dont l'insigne collection à la couverture crème est l'image d'Épinal de la littérature dite « blanche », ouvre son catalogue à la narrative non-fiction grâce à une collection spécifique : « Hors-fiction », avec des autrices phares telles Patti Smith ou Siri Hustvedt et une pépite à paraître début 2027 sur la vie du jazzman Keith Jarrett par lui-même. Incursion de la littérature du réel et reconnaissance de celle-ci au sein de la République des lettres : Marchialy a vu cet automne son titre de rentrée, L'adieu au visage de David Deneufgermain, en première sélection du prix Goncourt. Ce genre avait-il besoin d'une telle validation pour être littéraire ? Comme pour rappeler que non, et fêter ses dix ans, la maison réédite en fin d'année Voyage avec un âne dans les Cévennes de Robert Louis Stevenson.


