L'écrivaine Asli Erdogan menacée de prison à vie | Livres Hebdo

Par Vincy Thomas, avec afp, le 11.11.2016 à 16h05 (mis à jour le 13.11.2016 à 11h08) Turquie

L'écrivaine Asli Erdogan menacée de prison à vie

L'écrivaine turque Asli Erdogan - Photo DR

Des procureurs turcs ont demandé une peine de prison à perpétuité pour la romancière Asli Erdogan, accusée de "terroriste" pour avoir écrit dans un journal prokurde. Son agent Laure Pécher veut alerter les gouvernements européens tout en mobilisant ses éditeurs internationaux.

Des procureurs turcs ont réclamé la prison à vie pour la romancière turque Asli Erdogan, accusée d'avoir collaboré avec un journal prokurde, Ozgür Gündem, selon l'acte d'accusation préliminaire dévoilé jeudi par des agences de presse turques.

Les procureurs demandent une peine de prison à perpétuité contre neuf collaborateurs du quotidien, dont l’écrivaine. Ils sont accusés d'être « membres d'une organisation terroriste armée », d' « atteinte à l'unité de l'Etat et à l'intégrité territoriale du pays » et de « propagande en faveur d'une organisation terroriste », selon les agences Anadolu et Dogan.

Le quotidien Ozgür Gündem, fermé par décret le mois dernier, est accusé par les autorités turques de soutenir le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui mène une guérilla sanglante depuis 1984 et est classé organisation "terroriste" par Ankara, Washington et Bruxelles.

L'acte d'accusation préliminaire a été envoyé au tribunal, qui a 15 jours pour l'accepter ou le rejeter, ont précisé Anadolu et Dogan. La date du procès n'est pas encore connue.

"Tout est surveillé"
 
Contactée par Livres Hebdo, l’agent Laure Pécher (Astier-Pécher), qui représente l’auteure ne cache pas son inquiétude. « Nous n’avons pas de nouvelles de son avocat depuis hier. Il faut savoir que les avocats n’ont plus le droit au secret professionnel. Tout est surveillé. On ne peut savoir les choses que si l’on est sur place » explique-t-elle, ajoutant « que les contacts par mail avec des éditeurs que nous connaissons bien sont de plus en plus difficiles. On ne leur demande plus si ils vont bien. Nous restons factuels ».
 
Laure Pécher et Pierre Astier organisent la coordination internationale pour faire pression sur le gouvernement turc. Le cabinet d’Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication, a été alerté hier, jeudi 10 novembre, de la situation. Tous les éditeurs de l'écrivaine sont mobilisés. En France Asli Erdogan est publiée chez Actes sud.

Ses éditeurs internationaux sont prêts à publier en 2017 un recueil d’articles qu'elle a rédigé pour le quotidien Ozgür Gündem depuis dix ans.

Un appel d'urgence

Physicienne de formation et lauréate de nombreux prix, Asli Erdogan a vu ses romans traduits dans plusieurs langues. Le dernier paru traduit en français, Le Bâtiment de pierre (Actes Sud, 2013), dénonce la torture et les conditions de détention en Turquie. Depuis son arrestation cet été, suite aux purges menées par le régime de Recep Tayyup Erdogan, la romancière et linguiste est devenue un symbole de la résistance contre un régime qui assume de plus en plus son aspect dictatorial. Début novembre, elle avait rédigé une lettre, sous forme d’appel d’urgence, demandant à l’Europe « de prendre ses responsabilités. » (voir l’encadré ci-dessous).
 
L’incarcération d’Asli Erdogan a provoqué une vague d'indignation en Turquie et dans le monde, relayée par de nombreux artistes, intellectuels et écrivains. Une pétition a été lancée après son arrestation sur le site change.org et a récolté, depuis, plus de 32000 signatures.
 

L'appel d'Asli Erdogan (3 novembre 2016)

Chèr(e)s ami(e)s, collègues, journalistes et membres de la presse,

Je vous écris cette lettre depuis la prison de Bakırköy, au lendemain de l’opération policière à l’encontre du journal Cumhuriyet, un des journaux les plus anciens du pays, voix des sociaux-démocrates. Actuellement, plus de dix journalistes et collaborateurs de ce journal sont en garde à vue. Quatre personnes, dont Can Dündar, ancien rédacteur en chef, sont recherchées par la police. Même moi, je suis sous le choc.

Ceci démontre clairement que la Turquie a décidé de ne respecter aucune de ses lois, ni le droit. En ce moment, plus de 130 journalistes sont en prison. C’est un record mondial. En deux mois, 170 journaux, magazines, radios et télés ont été fermés. Notre gouvernement actuel veut monopoliser la “vérité” et la “réalité”, et toute opinion un tant soit peu différente de celle du pouvoir est réprimée avec violence : la violence policière, des jours et des nuits de garde à vue (jusqu’à 30 jours)…

Moi, j’ai été arrêtée seulement parce que j’étais une des conseillères d’Özgür Gündem, “journal kurde”. Bien que les conseillères n’aient aucune responsabilité sur le journal, selon l’article n°11 de la loi de la presse qui le notifie clairement, je n’ai pas encore été emmenée devant un tribunal qui a écouté mon histoire.

Dans ce procès kafkaïen, Necmiye Alpay, scientifique linguiste de 70 ans, est également arrêtée avec moi, et jugée pour terrorisme. Cette lettre est un appel d’urgence ! La situation est très grave, terrifiante et extrêmement inquiétante.

Je suis convaincue que le régime totalitaire en Turquie s’étendra inévitablement, également sur toute l’Europe. L’Europe est actuellement focalisée sur la “crise de réfugiés” et semble ne pas se rendre compte des dangers de la disparition de la démocratie en Turquie. Actuellement, nous – auteur(e)s, journalistes, Kurdes, Alévi(e)s, et bien sûr femmes - payons le prix lourd de la “crise de démocratie”.

L’Europe doit prendre ses responsabilités, en revenant vers les valeurs qu’elle avait définies, après des siècles de sang versé, et qui font que "l’Europe est l’Europe” : La démocratie, les droits humains, la liberté d’opinion et d’expression…

Nous avons besoin de votre soutien et de solidarité. Nous vous remercions pour tout ce que vous avez fait pour nous, jusqu’à maintenant.

Cordialement,

Aslı Erdoğan

traduit par kedistan.net

 
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