Livres Hebdo : Dans Spectres, une astrophysicienne qui découvre comment accéder à un univers parallèle voit sa découverte exploitée par le marché. Comment vous est venue l’idée ?
Thomas Gunzig : Cela se passe toujours comme ça depuis que j’écris, depuis mes 15 ans, il y a ce moment où surgit l’idée d’une situation qui m’excite un peu, et que je trouve originale : elle a l’air de contenir en elle la possibilité d’être déployée dans plein de dimensions intéressantes. Dans Rocky, dernier rivage (Au Diable Vauvert, 2023), j’aimais beaucoup l’idée de la dernière famille du monde. Dans Le sang des bêtes (même éditeur, 2022), celle d’une vache génétiquement modifiée qui ressemblerait à une belle jeune femme. Ici, dans Spectres, j’ai imaginé l’exploitation industrielle de la vie après la mort, exactement comme on peut exploiter industriellement les fonds marins ou les forêts primaires. Et de la même manière qu’une exploitation des océans et des forêts n’est pas sans conséquence pour l’environnement, je me suis demandé quel genre de bouleversement écologique pourrait provoquer l’exploitation de la vie après la mort. C’était l’idée de départ, évidemment, il fallait de la chair autour, créer des personnages face à cette situation.
« C’est fascinant, quand on devient parent, ce passage dans une autre dimension. »
Pétri de doutes, Thomas, qui a eu une fille avec Léa, est le contraire du mâle alpha ; Léa, à l’inverse, très carrée, apparaît comme la scientifique au caractère bien trempé. C’est un binôme où la femme a le dessus…
Au départ, je pensais que Thomas serait le héros, je voulais un personnage un peu perdu, qu’on suivrait dans ses errances et des situations qui le dépassent. Et quand j’ai commencé à développer le personnage de sa femme, ou plutôt de son ex-femme, Léa, je me suis trouvé face à une personnalité scientifique et j’ai eu envie de savoir comment cette personnalité s’était forgée. Je suis remonté jusqu’à la genèse de son goût pour les sciences – comment lui arrivent les premiers questionnements, enfant ; comment elle se confronte d’abord au monde des adultes puis au monde académique… À la fois structurée intellectuellement et très forte dans l’affect, plus complexe que lui, Léa s’est finalement surimposée à Thomas. Comme Thomas, elle aime leur fille profondément, et cet amour devient le moteur de l’action dans le roman.
Parce que Lou, leur fille, disparaît…
C’est un truc fascinant, quand on devient parent, ce passage dans une autre dimension. En l’espace d’un claquement de doigts, on se retrouve au second plan de sa propre vie. Ici, cet amour entre en contradiction avec la curiosité scientifique qui anime l’héroïne et qui, mine de rien, a conduit le monde presque à sa perte. La dimension intéressante chez Léa, dont toute la dynamique avant d’être mère sert la recherche scientifique, c’est cette bascule : à partir du moment où sa fille disparaît, elle prend conscience qu’elle doit la protéger, elle ne peut plus respecter ni l’autorité ni les règles, quelles qu’elles soient.
« J’ai grandi dans un milieu scientifique »
Cette dimension parallèle dans Spectres nous happe littéralement. Vous êtes-vous plongé dans des ouvrages d’astrophysique pour écrire ce livre ?
Vous parlez du « Plan dimensionnel secondaire » D’abord, je précise que même si je n’ai jamais été bon en sciences, j’ai grandi dans un milieu scientifique. Edgard Gunzig, mon père, était un brillant chercheur en astrophysique. Il a travaillé avec des prix Nobel, comme Ilya Prigogine, récompensé pour ses travaux en thermodynamique du non-équilibre ou François Englert, codécouvreur du boson de Higgs. Ces gens venaient à la maison, mon quotidien baignait dans leurs conversations. Et puis j’ai entendu une interview de Carlo Rovelli, un physicien italien, professeur à Marseille, qui est l’un des pères de la gravitation quantique à boucle. Selon Rovelli, la réalité est quelque chose de granulaire, une sorte d’accumulation de boucles d’espace-temps. La question « qu’est-ce qu’il y a entre les boucles ? » m’est venue à l’esprit. Et je me suis dit que ce Plan dimensionnel secondaire serait le lieu parfait pour situer l’au-delà, la vie après la mort. Mais je voulais quelque chose de totalement différent et à la fois d’étrange. Surtout, je voulais que cela soit lié à la mémoire. Parce que je voulais m’interroger sur l’importance qu’ont les morts dans notre vie quotidienne.
Votre roman d’anticipation a des accents métaphysiques…
On touche à ce qu’il y a de plus passionnant en science. Dans toute science fondamentale, il y a ce double questionnement : le comment des choses, évidemment, et, en arrière-plan, quand même la tentation du pourquoi. Les plus grands scientifiques, d’Einstein à d’autres, se sont toujours demandé pourquoi c’est comme ça et pas autrement. Pourquoi quelque chose plutôt que rien. C’est une question qui traverse tout le roman, et je pense, d’ailleurs, tout le monde.
