Livres Hebdo : La collection « Audiences » chez Albin Michel invite des écrivains à suivre des procès emblématiques de notre temps. Pour quelles raisons avez-vous répondu à son invitation ?
Laurent Binet : C'était une première pour moi : je n'avais jamais assisté à une audience. Connaissant mon orientation politique, marquée à gauche, Émilie Frèche, la directrice de cette collection, a pensé qu'un procès annoncé comme celui du grand capital pouvait m'intéresser, et elle a eu raison à plus d'un titre. L'observation du fonctionnement de la justice m'a fasciné : la manière dont le tribunal, notamment, à partir d'une matière surabondante de millions de documents, a organisé les audiences selon un récit cohérent. Ce que ce procès disait, également, d'un moment précis dans l'histoire du capital. Intégré par l'idéologie dominante, le profit « quoi qu'il en coûte » est rarement questionné de nos jours, et j'avais l'impression d'assister au moment où les masques tombaient.
Laurent Binet- Photo © SAMUEL KIRSZENBAUMPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« Je n'aime pas le capitalisme et je n'aime pas la religion », écrivez-vous en guise de prologue. Quelles motivations personnelles vous ont-elles encouragé à suivre ce procès ?
Même si je n'ai rien à voir avec la Syrie, ni avec le ciment, et bien que n'étant pas ardéchois (l'histoire du cimentier Lafarge débute en Ardèche en 1749, ndlr), on peut dire que ma démarche s'inscrivait dans une tradition familiale qui est une tradition communiste. À 18 ans, mon père vendait L'Humanité dans les rues de Paris...
... L'Humanité, journal pour lequel vous avez couvert ce procès. Comment vous êtes-vous préparé à entrer dans cet univers de la justice ?
Alexandre Fache, le responsable du pôle Enquête de l'Humanité, avec lequel j'ai fait équipe pendant le procès, a été d'une aide plus que précieuse pour comprendre le fonctionnement de la justice et apprivoiser son jargon. Il a en quelque sorte été mon tuteur, et moi son stagiaire. Lui et ses collègues journalistes m'ont par exemple appris qu'on ne disait pas « accusés » mais « prévenus » dans le cadre de l'affaire Lafarge. De fait, quand j'emploie le terme d'« accusé » dans mon livre, c'est à dessein... Mais vous connaissez la règle : avant de s'affranchir des normes, il faut les maîtriser.
Votre première chronique pour L'Humanité s'intitule « Procès Lafarge : le symbole d'un système capitaliste en phase terminale ? » Quelle réponse apportez-vous aujourd'hui à cette question ?
Si ce procès n'a pas été celui du capitalisme, il aura au moins été l'illustration de ses dérives. En germe dans la petite entreprise ardéchoise, il y avait déjà peut-être, d'une certaine manière, sa dissolution. Ce qui est arrivé à Lafarge n'est pas un accident : l'accident, c'est que ses dirigeants se soient fait attraper. Une multinationale peut tenir le discours qu'elle veut, sa priorité sera toujours de faire du profit. Le reste est secondaire, comme la volonté d'assurer la sécurité de ses employés.
Ce que je retiens de cette affaire, c'est la contradiction flagrante entre les faits et le discours des prévenus, qui n'avaient à la bouche que les « valeurs » Lafarge d'humanisme et de catholicisme social qui, si elles existent, sont secondaires. Ce procès a révélé les contradictions insolubles du capitalisme. Bien sûr, les choses n'ont pas été présentées comme tel par le tribunal : cette thèse n'engage que moi, en ce qu'elle résulte de mes observations et du travail d'interprétation à l'origine de l'écriture de mon livre.
L'enjeu de ce procès était de « déterminer dans quelle mesure l'affaire Lafarge est le symptôme, l'illustration et le signe avant-coureur d'un système peut-être entré dans sa phase terminale qui serait le suicide », écrivez-vous. Pourquoi « peut-être » ?
Cette expression traduit mes propres ambivalences vis-à-vis de l'Histoire, qui guident mon écriture depuis HHhH (Grasset, 2010). On annonce la mort du capitalisme depuis deux cents ans, mais j'ai quand même l'impression que le train fou dans lequel nous sommes collectivement embarqués se rapproche du mur - et l'été à 45° que nous venons de subir devrait nous en convaincre. L'un des enseignements que j'ai retirés de l'affaire Lafarge, c'est que le système a besoin de fusibles, et que même un grand patron du CAC 40 comme Bruno Lafont (ex-PDG de Lafarge, ndlr) peut être sacrifié. On est toujours le lampiste de quelqu'un. Si le système n'a pas été condamné, son procès a eu lieu quand même - et toute l'ambiguïté réside dans ce « quand même ».
Pour écrire Le visage du capital, vous vous êtes vous-mêmes appuyé sur des livres traitant de l'affaire Lafarge, dont La part du diable (Stock, 2025) de Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet. Sa lecture, indiquez-vous, « éclairera certains recoins restés dans l'ombre, sans toutefois combler tous les blancs, naturellement, puisque la justice n'échappe pas aux grandes lois qui gouvernent tout récit : quoi qu'on fasse, il s'agit toujours d'un texte troué. » Qu'entendez-vous par là ?
Tout récit fonctionne sur des ellipses. Stendhal, par exemple, ne décrit pas du matin au soir ce que fait Julien Sorel, mais sélectionne des épisodes signifiants pour l'intrigue du Rouge et le Noir. Dans la fiction comme dans le compte rendu de faits réels, tout n'est jamais rapporté. Dans le cadre d'un procès, évidemment, l'enjeu est de savoir ce qui compte ou non, ce qui semble un détail mais peut se révéler déterminant pour innocenter ou accuser des prévenus. Le dossier Lafarge comprend des millions de documents, qu'il a fallu trier pour que le récit présenté lors du procès soit audible, cohérent, au risque de passer à côté d'une pièce incriminante ou disculpante. Le réel auquel nous avons accès ressemble à un texte troué, qui comprend toujours des blancs.
L'audience a débuté le 4 novembre 2025. Neuf jours plus tard, nous commémorions les dix ans du Bataclan. Quel lien existe-t-il entre le procès Lafarge et les attentats du 13 novembre 2015 ?
Ce procès n'aurait certainement pas eu lieu sans ces attentats qui constituent un traumatisme national. Lafarge a pâti d'une conjonction de facteurs ayant entraîné sa chute. Entre 2012 et 2014, au moment des faits, Lafarge devait fusionner avec Holcim, son concurrent. Pour que cette fusion se fasse à parts égales, Lafarge ne devait pas montrer de signes de faiblesse, d'où son acharnement à défendre une usine syrienne dont l'implantation lui avait coûté plus d'un demi-milliard d'euros. Quand, dans la foulée des printemps arabes, la situation géopolitique se dégrade en Syrie et qu'une myriade de factions sème une confusion absolue dans la région, Lafarge choisit de verser à ces groupes armés, parmi lesquels Daesh et Al Nosra, plusieurs millions d'euros, pour pouvoir continuer à faire tourner son usine, plutôt que d'abandonner ses parts de marché à la concurrence turque. Et c'est ainsi que l'entreprise s'est retrouvée accusée de financement du terrorisme. Parmi les associations qui se sont portées parties civiles, il y avait des associations de rescapés du Bataclan. Les attentats du 13 novembre étaient le fantôme dans la salle d'audience.
Que retenez-vous de cette expérience ?
La débâcle de Lafarge a quelque chose d'accidentel. Des multinationales se comportant comme Lafarge, à l'heure actuelle, il y en a des centaines. On a, à mon sens, trop peu parlé de ce procès : c'est aussi ce qui m'a encouragé à écrire ce livre. D'un point de vue personnel, l'optimisme côtoie la résignation : si notre machine judiciaire a, dans cette affaire, fait la preuve de son fonctionnement et démontré les bienfaits de la séparation des pouvoirs, je ne crois pas que ce jugement changera quoi que ce soit dans le fonctionnement des entreprises. Il n'existe qu'une règle dans le système capitaliste depuis son origine : l'extension ou la mort. Si ses acteurs s'embarrassent d'une quelconque morale, ils prennent le risque de se faire dévorer.

