En ces temps troublés, la rentrée 2026 entend cultiver l'art de la joie. Chez Actes Sud, Maud Simonnot espère ainsi « réenchanter un peu notre monde, avec des livres qui font la part belle au romanesque, à l'aventure ou à l'exploration sensible de l'intime ».
Lire aussi : Rentrée littéraire 2026 : les 10 romans francophones incontournables
Chez Plon, Jean-Luc Barré célèbre dans son édito de rentrée le « bonheur » procuré par la littérature, quand Philippe Rey s'enthousiasme d'un « Vive le romanesque ! » Patron du Cherche Midi, Jean Le Gall défend deux titres - Stay free de Patrice Jean, un roman d'apprentissage dans le Nantes des années 1980, et Fuir la lumière de Florence Chataignier, qui raconte la quête de liberté d'une femme élevée par une gourou - « pour une seule raison : la supériorité de leur divertissement ».
Nina Bouraoui photographiée à la maison Proust à Paris- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Le goût du large, mais pas pour les tirages
Cette envie d'évasion se traduit par l'irruption marquée des littératures de genre, hybridées et renouvelées. Parmi les poids lourds de cette rentrée, Lilia Hassaine revient chez Gallimard avec JE, à -mi-chemin entre roman victorien et thriller intimiste, quand François-Henri Désérable présente dans la même maison Le palais, un roman d'aventures sur le vin. Philippe Jaenada mène l'enquête sur un fait divers de 1949 dans L'inconnue du quai de Javel (Flammarion), tandis que Jean-Philippe Toussaint livre une intrigue digne des grands romans d'espionnage avec La hantise (Minuit). Le roman historique fait, lui aussi, un retour en force (lire par ailleurs) quand certains récits intimes revisitent les décennies passées, à l'instar de l'« autobiographie collective » de Philippe Besson, La première phrase du premier livre (Julliard).
Lire aussi : Une rentrée littéraire 2026 en légère baisse avec 461 romans
Voici donc une rentrée qui « a le goût du large » nous disent encore Alba et Constance Beccaria à L'Iconoclaste. Une rentrée prudente toutefois, comme en attestent les tirages plus modestes que ceux de l'an dernier.
Pour autant, de jeunes autrices et auteurs reviennent sur la scène avec une belle confiance des maisons, à l'image de Pierre Adrian dont Le pays des étés, sur le deuil et les lieux qui nous habitent, est tiré à 23 000 exemplaires par Gallimard. Darya & Dounya, second roman de Diaty Diallo, dans lequel une trentenaire adresse une série de lettres aux hommes croisés sur son chemin, est quant à lui imprimé à 15 000 copies. À L'Iconoclaste, Joséphine Tassy bénéficie d'un tirage de 10 000 exemplaires pour Vagabondes, une fresque qui suit trois amis sur vingt ans. Chez Stock, 20 000 exemplaires sont imprimés de Mon imam de Sabyl Ghoussoub et 10 000 autres de La part absente, second roman de Rachida Brakni évoquant une femme rattrapée par les blessures de son enfance et de la guerre d'Algérie.
Diaty Diallo- Photo © THU-VAN TRANPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
La famille, miroir du monde…
Si les maisons se tournent plus volontiers vers du romanesque pur, elles ne tournent le dos ni à l'intime, ni à l'autofiction. Les récits familiaux dominent encore la production, mais il s'agit moins de dessiner son arbre généalogique que de décoder des structures collectives. Arthur Dreyfus décrypte, par exemple, dans La punition (P.O.L) la douleur d'être perçu comme un monstre par les siens, revenant sur la relation avec son père et son homosexualité.
Sonia Devillers, "Le fabuleux piano" (Robert Laffont)- Photo PASCAL ITOPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
L'histoire familiale se noue par ailleurs à l'Histoire collective. Dans Le fabuleux piano, Sonia Devillers (Robert Laffont) restitue l'histoire des pianos fantômes arrachés aux juifs pendant l'Occupation et la mêle à celle de sa famille qui a fui la Roumanie communiste. Comment vivre après avoir connu les camps ? interroge pour sa part Robin Josserand dans Après Mireille (Mercure de France), une enquête sur les traces de son aïeule, déportée pour faits de résistance. L'investigation se fait épistolaire sous la plume d'Anne Percin dans Eugénie sous les bombes (Buchet-Chastel), à partir des quelques pages rédigées par son arrière-grand-père peu après la mort de son épouse. Dans Ici commence la terre (Elyzad), Jadd Hilal couche sur le papier l'histoire d'une famille palestinienne contrainte à l'exil en 1948, brossant le portrait de sa grand-mère.
Jusqu'aux frissons
Au cœur des récits familiaux, la figure de la mère reste reine. Lola va mourir (Calmann-Lévy), second roman de Victor Dumiot, dissèque la transmission de la misogynie et ce qu'il en coûte à une femme, la mère du narrateur, de vouloir recommencer sa vie. Après Pour Britney (2024), Louise Chennevière, fidèle à P.O.L, livre dans Faire la peau le récit d'une enfance sous l'emprise maternelle. Boris Bergmann, lui, rend hommage, dans Minotaure (Albin Michel), à sa mère qui l'a élevé seule. De son côté, Véronique Ovaldé s'aventure dans sa biographie, avec Vivre sans bonheur et n'en point dépérir (Flammarion), pour faire le portrait de sa mère, avec le recours revendiqué à la fiction puisqu'elle lui invente bifurcations et autres vies.
Prix suisse de littérature en 2023 pour L'épouse (Zoé), Anne-Sophie Subilia compose dans Glissando un personnage de mère submergée, quand Anne Godard écrit avec Nous aussi (Actes Sud) le portrait d'une famille bourgeoise vue de la place des enfants, découvrant, sous la normalité apparente, un envers menaçant.
Karim Kattan, "Septentrionale" (Elyzad)- Photo REBECCCA TOPAKIAN / MIRAGE COLLECTIFPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Afin de mettre au jour les secrets de famille, les récits se font enquête. Dans À voix haute (L'Olivier), Polina Panassenko plonge dans l'héritage russe et la mémoire du Goulag ; Dimitri Bortnikov raconte dans Tombeau de Parsifal (Rivages) le retour d'un écrivain franco-russe dans sa ville natale pour résoudre le mystère qui entoure la mort de sa mère ; tandis que Sara Bourre orchestre dans Les sangs bleus (Grasset) un règlement de comptes familial à Prague.
Le roman familial se pare aussi volontiers de frissons. Roman gothique et psychologique, La maison du rang Lynch d'Alexie Morin (Le Quartanier) est centré sur des adolescents en conflit avec leurs parents, dans une petite ville industrielle du Québec, explorant les thèmes du trauma générationnel et de la violence masculine.
Une rentrée en mouvement
L'aventure entre aussi de plain-pied dans les programmes des maisons généralistes. Chez P.O.L, entre le Vercors et le Jura, mais aussi le Mexique et l'Afrique, Pierric Bailly révèle avec Rouges-Truites un roman noir d'aventures qui commence à la fin des années 1980. Pierre Ducrozet raconte quant à lui dans Éden (Actes Sud)le basculement d'un jeune homme qui plaque tout pour rejoindre sa mère adoptive sur une île du Pacifique. Familier du genre, Jean-Marie Blas de Roblès offre avec Cipango (Zulma) un pur roman d'aventures, naviguant entre le Japon médiéval et le xxie siècle.
Au Tripode, Bérengère Cournut revient avec Eskera au bord du monde, une traversée auprès des Kawésqar en Patagonie, à travers le destin d'une enfant--esprit qui grandit en suivant les traces d'un peuple et d'un monde menacés d'effacement. Chez Grasset, un enfant timide prend la parole dans Chronique d'un royaume perdu, d'Ananda Devi, pour narrer le Bouchon, petit village de l'île Maurice où quatre générations se succèdent depuis le temps de l'esclavage.
Partout, cette rentrée choisit le mouvement. C'est vers Guernesey que s'échappe la protagoniste de Chante Méchante de Guillaume Sire (Calmann-Lévy), pour passer ses derniers instants chez son ancien amant à qui elle a fait vivre l'enfer. Jean-Philippe Blondel signe avec Lady W (Buchet-Chastel) un roman itinérant dans lequel quatre internautes passionnés se rendent à San Sebastian pour rencontrer une mystérieuse autrice, au tout début des années 2000. Tout à la fois roman d'aventures et dystopie, Hazar Tango de Sigrid Baffert (Cambourakis), suit, dans un monde sans énergies fossiles, les pérégrinations d'une jeune botaniste approchée par une organisation clandestine pour effectuer une mission avec une dresseuse d'ours et un flibustier.
Dystopies ordinaires
S'installant durablement dans le paysage des rentrées littéraires, les dystopies ne scénarisent plus tant l'effondrement que ce qui lui succède. Nouvelle venue au Seuil en provenance d'Anne Carrière, Sibylle Grimbert dévoile La grande interruption, qui invente un monde où, après des siècles de domination par les « boîtes », des IA ayant confiné l'humanité pour sauver la Terre, le système s'effondre. Dans La désabondance (Plon), Antoine Chainas croise les thèmes de l'exploration spatiale, de l'IA, et de l'effondrement. Une projection en avant où l'horreur existentielle affleure, en particulier chez Thomas Gunzig avec Spectres (Au diable Vauvert), où la découverte d'un accès à une dimension parallèle est récupérée à des fins capitalistes.
Avec son second roman adulte, Les carnivores (Denoël), Guillaume Nail imagine un monde dans lequel la viande est interdite et où l'État a mis en place une scission entre l'humain et la nature. Dans Les désarmantes de Caroline Bouffault (Fugue), un régime autoritaire pacifiste impose aux hommes et aux femmes une existence séparée. Le choix de l'imaginaire et du merveilleux permet ainsi d'évoquer des situations très contemporaines, comme dans Septentrionale de Karim Kattan (Elyzad). Ce road-trip nocturne de Maryam et Joseph dans un pays en train de disparaître, réécriture de la fuite en Égypte, fait ressentir la violence de la guerre.
Violences systémiques
Le présent nourrit également de nombreux romans dans une veine sociale. Avec Zones à défendre (Flammarion), son second livre, Bénédicte Dupré la Tour met en scène un trio familial à l'image d'une société fragmentée où les discours complotistes, politiques, intimes s'affrontent. D'autres fictions zooment sur le monde du travail, dont Bungalow d'Antoine Philias (Asphalte) qui met en lumière le milieu des saisonniers et le microcosme d'un camping.
Plusieurs auteurs et autrices se frottent par ailleurs aux violences systémiques et institutionnelles, comme Yannick Haenel qui explore la violence de l'École en même temps que sa beauté dans La solitude des professeurs est infinie, tiré à 35 000 exemplaires (Gallimard) ; ou encore de Fabienne Périneau qui plonge avec Les récidives (Récamier) dans le chemin douloureux des femmes sortant de prison. Anaïs Llobet, elle, consacre Ceux qui nous frappent (Les Léonides) au thème du suicide forcé à travers le récit d'un procès. C'est la violence contemporaine en tant que telle et la bascule des individus dans l'excès qui agite Fuck Circus (Grasset) d'Esther Teillard, où une jeune femme erre dans sa ville d'enfance et trouve refuge dans un bar peuplé d'êtres cabossés.
Face à ces violences, plusieurs personnages cherchent une issue. Dans Championne de Nina Bouraoui (JC Lattès), une jeune fille s'entraîne au tennis, à l'été 1979, pour se sauver de la violence des hommes. On reste dans cette même époque avec Le petit cosmonaute (Julliard), un Quatre cents coups des années 1980 dans lequel Franck Courtès relate, à travers un double fictionnel, une jeunesse marquée par la violence et la tentative d'y échapper. Séverine Chevalier scrute à travers De guerre ou d'ailleurs (La manufacture des livres) et le personnage de Lolita B., la violence des systèmes médiatiques et familiaux s'exerçant sur les icônes féminines contemporaines.
Autre miroir tendu à notre obsession pour l'image, Lady Diana, ma mère et moi de Laura Tinard (Seuil) propose une approche déjantée de la célébrité à travers une sosie de Lady Diana pendant l'été 1997. Dans son second roman, Horélie (HarperCollins), Delphine Saada aborde question des réseaux sociaux et des identités numériques en jouant sur le contraste entre une instagrammeuse et une jeune femme en mal affectif qui l'observe à s'y perdre.
Évasion grandeur nature
Enfin, le vivant et ses enjeux abreuvent une fois de plus les romans de la rentrée. Parmi ces fictions climatiques, Le septième siffleur de Colin Niel, passé du Rouergue au Seuil, est tiré à 20 000 copies. Autour d'un oiseau en déclin, l'auteur entremêle trois récits de filiation, des Highlands écossais au Maroc, mais qui doivent composer avec la même réalité, celle d'un monde confronté au changement climatique. Grégoire Courtois débarque quant à lui chez Robert Laffont avec L'enfant grise, qui explore notre lien à la nature à travers deux enfants capables de dialoguer avec elle.
L'évocation de la nature et des paysages se teinte par ailleurs de romantisme sous la plume de Serge Joncour dans Une histoire d'amours, qui se déroule aux confins du Morvan. Loin de n'être qu'un refuge à l'abri du fracas du monde, la nature peut être l'occasion d'une mise en danger des personnages, comme dans Rochebrune de Sophie Divry (Actes Sud), qui distille le parfum du danger qui embaume aussi notre époque. L'appel du sauvage est aussi palpable chez Sylvain Prudhomme avec De l'autre côté du lac (Minuit), tiré à 20 000 exemplaires, dont l'action se déroule en haute montagne, s'articulant autour de la disparition d'une photographe.
Poursuivant la mise en lumière d'un nature writing au féminin, les éditions Dépaysage accueillent Les géantes de Laure Morali où, à bord d'un voilier sur le Saint-Laurent, une artiste peintre participe à une expédition à la recherche d'un narval égaré. Les grands espaces, toujours bien reçus au Mot et le reste, prennent toute leur place dans Une autre aurore de Pierre Chavagné, un huis clos dans une petite ville de Norvège. De ces terres sauvages aux terrains plus intimes, du roman gothique au roman historique, chacune et chacun trouvera le chemin, littéraire, de son évasion.
Retours du pays de l'exil
Le motif de l'exil imprime de nombreux programmes. Il est chez Julliard, au commencement de Debout dans tes rêves d'Abdellah Taïa où un jeune marocain homosexuel débarque à Paris pour étudier la littérature française à la Sorbonne dans les années 2000. Au Mercure de France, Jeanne Pham Tran s'adresse à sa grand-mère paternelle dans Les ombres de l'exil, restituant sa vie depuis sa Chine du Sud natale jusqu'à Paris, en passant par Saigon et Marseille. Comment retrouver ses origines lorsque le passé ne nous attend plus ? interroge quant à elle Line Papin dans Hanoi Stories, qu'elle signe chez Albin Michel, livrant le roman d'une quête du bonheur.
Chez Grasset, un premier roman, C'était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, écrivain québécois d'origine haïtienne, se frotte au territoire de l'exil à travers la figure de Jonas, professeur d'histoire qui fuit Haïti dans l'espoir de rejoindre le Canada. Il traverse la République dominicaine, le Mexique, puis les États-Unis, où il se heurte à la brutalité de la police anti-immigration.
Deux seconds romans sont aussi imprégnés de cette thématique. Chez Phébus, Marin Postel se penche sur un autre type d'exil dans Chiens de rizières dont l'intrigue se joue dans les marges de Saïgon, parmi les filles trafiquées et les paumés. Que ta bouche me couvre de baisers d'Antoine Vigne (Bourgois) met par ailleurs en scène la rencontre entre Saïd, réfugié syrien, et Damien, revenu à Arles pour s'occuper de son père âgé. Une relation qui se mêle à la mémoire familiale et coloniale, aux deuils et à l'exode.
Exil toujours, chez Albin, où Marion Brunet suit, dans Ne cherche pas le chaos, un père qui affronte un passé qu'il a voulu taire, du Chili de 1973 à la France d'aujourd'hui. Finaliste du Goncourt du premier roman pour Espèces dangereuses (2024), Sergueï Shikalov signe Grenouille au Seuil, suivant une star de cinéma russe qui s'enfuit à Paris au début de la guerre en Ukraine, entre chute brutale dans l'anonymat et nouvelle chance de retrouver sa dignité. Henri, le personnage de Finalement tout s'est bien passé, d'Estelle-Sarah Bulle (Liana Levi), est lui aussi confronté à l'exil en quittant la Guadeloupe pour le quartier animé de Belleville des années 1960.
La réflexion se fait parfois plus philosophique et existentielle, comme c'est le cas chez l'éditeur québécois La Peuplade, où Christian Guay-Poliquin déploie via Le mur une métaphore politique sur le rêve de l'ailleurs. À travers son lien avec une exilée et son enfant, Jane Sautière, née en Iran, explore quant à elle la figure de l'étranger et le devoir d'accueil avec De la terre des pleurs un grand vent s'éleva (Quidam).




