La polémique autour de C’était ça ou mourir ne cesse de prendre de l’ampleur. Depuis le 21 septembre 2026, Thélyson Orélien est accusé d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour écrire son premier roman, publié au Canada par Boréal en mars puis en France par Grasset en août. L’accusation, initialement portée par le compte X « Balance ton Claude », s’appuie notamment sur des analyses réalisées avec Pangram, un outil de détection des textes générés par IA.
Le retentissement de la polémique intervient alors que C’était ça ou mourir connaît un important succès depuis sa parution. Le premier roman de Thélyson Orélien a remporté le prix du Roman Fnac 2026, après avoir reçu les prix Méduse, Première Plume et Roman News Publicisdrugstore – Les Échos Week-End. Il figure également dans les premières sélections des prix Renaudot, Femina et Médicis. Le roman dépasse ce jour les 46 700 exemplaires vendus, d’après les données NielsenIQ Book Data de la base Electre.
Le roman retiré de la sélection Goncourt
Après avoir appelé à la prudence face aux accusations d’utilisation de l’IA, l’Académie Goncourt a finalement décidé vendredi 25 septembre de retirer C’était ça ou mourir de sa sélection. Le roman de Thélyson Orélien ne figurera donc pas dans la prochaine liste du prix. Cette décision intervient alors que l’auteur est également visé par des accusations de plagiat portant sur des textes de 2010 et 2014 de nature « parcellaire » : un article, quelques phrases d’un livre de 1960, non sourcées. L’Académie justifie son choix par sa volonté de préserver « l’intégrité du prix Goncourt ».
Quelques jours plus tôt, le président de l’Académie, Philippe Claudel, avait pourtant déclaré qu’il ne fallait pas « jeter l’opprobre immédiatement sur un auteur » et qu’il faudrait des « preuves irréfutables » pour prendre une décision concernant le roman. Pierre Assouline avait de son côté indiqué que le sujet « s’invitera forcément à notre prochaine réunion ».
Thélyson Orélien dément
L’auteur de 38 ans nie catégoriquement avoir utilisé une intelligence artificielle pour produire ses textes. Il affirme avoir commencé C’était ça ou mourir en 2017 et achevé une première version du manuscrit en 2019. Dans les médias québécois, il assure : « Je n’ai jamais utilisé l’intelligence artificielle pour produire des textes ». Il dénonce également une volonté de le « faire taire ».
Face aux accusations, Thélyson Orélien et ses éditeurs ont entrepris de documenter la genèse du roman. Grasset défend fermement son auteur et s’oppose « à tout propos malveillant affirmant que le livre aurait été nourri ou écrit par une IA », selon une déclaration transmise à l’AFP. La maison estime que ces accusations « blessent affreusement l’écrivain au parcours exceptionnel ». Boréal avait de son côté indiqué avoir pris les allégations au sérieux, tout en maintenant sa « confiance envers le travail de Thélyson Orélien ».
Boréal suspend la promotion
La position de l’éditeur québécois s’est toutefois durcie avec l’apparition de nouvelles accusations. Dans un communiqué publié jeudi 24 septembre, les Éditions du Boréal ont annoncé la suspension des activités promotionnelles autour de C’était ça ou mourir, « pour assurer le bien-être de Thélyson Orélien ». La maison assure que l’IA « n’avait pas été utilisée depuis la réception du manuscrit » et indique travailler avec l’auteur afin de documenter le travail réalisé avant son intervention. Elle estime toutefois qu’il lui est « impossible à ce stade-ci d’infirmer ou de confirmer les allégations » et appelle, dans ces circonstances, à ne pas « tirer de conclusions hâtives ».
De son côté, le salon du livre de l’Estrie a annoncé le même jour le retrait de Thélyson Orélien de sa programmation. L’auteur, qui devait être l’invité d’honneur de la 48e édition du salon, voit également annulées les deux activités auxquelles il devait participer. Le salon a précisé que les éléments de communication relatifs à sa venue seraient retirés de son site et de ses réseaux sociaux.
Le compte « Balance ton Claude » sort de l’anonymat
L’identité d’un des membres du collectif à l’origine des accusations a également été révélée. L'auteur de Woke fiction - Comment l'idéologie change nos films et nos séries (Cherche-Midi), investisseur IA et chroniqueur au Figaro Samuel Fitoussi a affirmé vendredi 25 septembre sur X faire partie du « projet collectif » derrière le compte « Balance ton Claude ». « Je n’étais pas seul », a-t-il écrit, précisant que d’autres membres pourraient révéler leur identité ultérieurement.
Cette déclaration intervient après plusieurs jours durant lesquels le chroniqueur avait démenti auprès de l’AFP être à l’origine du compte. Selon Le Parisien, il affirme désormais que la démarche du collectif ne visait ni les idées politiques de Thélyson Orélien ni le sujet de son roman, mais la question de l’usage de l’IA dans la littérature.
Des écrivains mettent les détecteurs à l’épreuve
La fiabilité des outils de détection est devenue l’un des gros enjeux de l’affaire. Plusieurs écrivains ont ainsi testé leurs propres textes. Sophie Jomain a notamment soumis à Pangram Les étoiles de Noss Head, un de ses ouvrages écrit en 2009, soit une décennie avant l’utilisation des IA générative par le grand public. Le logiciel l’aurait estimé à 94 % écrit par une IA.
Bernard Minier avait lui aussi rapporté dans un entretien donné au HuffPost en avril dernier avoir soumis un passage de Ruptures (XO) à ChatGPT, lequel l’avait identifié comme « 100 % écrit par une IA ». Un extrait des Égouts de Los Angeles de Michael Connelly, publié bien avant l’essor des IA génératives, testé par l’auteur aurait obtenu un résultat similaire.
Un « lynchage en règle »
Virginie Grimaldi s’est également exprimée sur Instagram le 23 septembre, dénonçant un « lynchage en règle ». Elle précise que, dans un article publié par « un obscur compte », il est affirmé que deux de ses romans auraient été écrits par l’IA. L’autrice a ensuite soumis ses textes à Pangram, qui a affirmé un résultat de 100 % d’écriture humaine. Elle dénonce ainsi l’incertitude des résultats fournis par ces logiciels et appelle à prendre du recul face à ces outils, tout en soutenant les écrivains : « Bâtissons nos opinions plutôt que de croire des machines ».
Plusieurs écrivains ont également pris la défense de Thélyson Orélien. Marc Levy a dénoncé sur RTL les accusations anonymes portées par un « compte de racistes », tandis que Virginie Despentes a contesté frontalement la démarche de Pangram dans C Ce soir, lançant au logiciel : « Pangram, va te faire foutre. »
Le P.-D.G. et cofondateur de Pangram, Max Spero, avait lui-même appelé à la prudence. Dans un article publié en mai 2026 par The Atlantic, il estimait que l’outil ne devait « jamais être l’arbitre final ». Néanmoins, il s’est exprimé le 25 septembre dans Le Monde, évoquant « un score très élevé » de présence d’IA, tout en réaffirmant la fiabilité de son outil : « il ne fait aucun doute que Pangram est très performant pour le français et pour un texte de cette longueur. Ça ne peut pas être une coïncidence », affirme-t-il.
Lancement d’un label Création Humaine
Face à ces polémiques, qui sont appelées à se multiplier, certaines entreprises tentent d’apporter des solutions. Librinova a annoncé à Livres Hebdo avoir récemment racheté le Label Création Humaine, dont l’objectif est de labelliser les textes écrits sans IA en se basant sur trois critères : l’engagement écrit de l’auteur, le passage du texte dans plusieurs détecteurs d’IA et un entretien avec l’auteur visant à comprendre son processus créatif. L’entreprise affiche ainsi l’intention de « lancer un grand mouvement dans le secteur ».
