C'est une page qui se tourne pour La Pastèque. Fondée en 1998 par deux anciens libraires, Frédéric Gauthier et Martin Brault, la maison d'édition québécoise entre dans le giron de Bayard Canada, filiale du groupe Bayard.
L'opération, dont le montant n'a pas été divulgué, a été entreprise par les fondateurs eux-mêmes, qui ont directement approché Sylvain Lumbroso, directeur général de Bayard Canada.
Le bon moment pour une transition
À 53 et 50 ans, Frédéric Gauthier et Martin Brault ont choisi de franchir le pas ensemble, après avoir longuement réfléchi à la transmission de leur maison. Joints par Livres Hebdo en visioconférence, les deux cofondateurs sont clairs : ce rapprochement n'a rien d'une contrainte. « On a commencé à se questionner sur la suite des choses. À nos âges, après avoir travaillé si longtemps ensemble en tant que libraires d'abord, c'était le bon moment pour opérer une transition », répond Martin Brault.
Le nom de la maison, lui, est une référence à Sucre de pastèque, roman de Richard Brautigan publié en 1968, un clin d'œil ludique choisi à rebours de la mode des noms techniques qui dominait alors le monde de l'édition BD, et qui sonnait aussi bien en anglais qu'en français. « Melon d'eau, comme on appelle la pastèque ici, ça ne sonnait pas très beau », glisse Frédéric Gauthier.
Le choix de Bayard Canada n'est pas le fruit du hasard : la maison est présente dans le paysage québécois depuis plus de 30 ans, et les deux éditeurs la connaissaient bien. Du côté de Bayard Canada, la démarche a été accueillie avec enthousiasme. Joint par téléphone, Sylvain Lumbroso explique : « Je n'avais pas besoin d'être convaincu de l'intérêt d'un tel rapprochement, j'ai tout de suite vu qu'ils avaient un catalogue super qualitatif qui s'imbriquerait bien au nôtre. »
Les deux structures se révèlent complémentaires : là où Bayard Canada est très présent dans les établissements scolaires, La Pastèque s'adresse davantage au grand public familial, et dispose d'une boutique en plein cœur de Montréal.
La France, un marché encore à conquérir
Si le rachat s'explique par une logique de pérennité, il répond aussi à une frustration ancienne. Malgré une présence active dans les salons et festivals littéraires français depuis une dizaine d'années, La Pastèque peine à y convertir son énergie en résultats commerciaux, alors même que le marché français et européen francophone représente déjà 40 % de son chiffre d'affaires. « Le marché français, c'est très frustrant pour nous depuis plusieurs années. On a beau mettre beaucoup d'énergie et de l'argent, c'est très limité, ce qu'on arrive à faire là-bas », précise Frédéric Gauthier.
L'adossement au groupe Bayard, dont l'ancrage en France est solide, devrait permettre d'y remédier, notamment pour les albums jeunesse et les documentaires, sur lesquels la maison fonde de grandes espérances à l'export. « On comprend que par le potentiel de nos albums jeunesse et documentaires, on aimerait optimiser leur présence sur le marché français », ajoute-t-il.
Pour l'heure, les canaux de distribution existants en France restent inchangés, la priorité étant de poser les bases du nouveau partenariat. « On va mettre La Pastèque en avant dans tous nos supports au Canada, et utiliser notre réseau en France pour les faire connaître là-bas », promet Sylvain Lumbroso.
Un fonds solide, une liberté créative préservée
L'opération n'implique aucun changement éditorial. L'équipe, composée de quatre personnes, reste en place dans les bureaux de l'avenue Laurier, dans l'ouest de Montréal. Le rythme de publication, environ 24 nouveaux titres et une dizaine de rééditions par an, est maintenu.
C'est d'ailleurs la solidité du fonds qui a rendu l'acquisition attractive : 60 % des revenus de La Pastèque proviennent de son catalogue de 400 titres, dont les droits ont été cédés dans une trentaine de langues. « Il y a peu d'éditeurs au Québec qui peuvent se targuer de vendre autant de fonds », souligne Martin Brault.
Parmi les titres emblématiques figure la série Paul de Michel Rabagliati, pilier de la bande dessinée québécoise, ou encore Le lion et l'oiseau de Marianne Dubuc, album jeunesse vendu dans plus d'une trentaine de pays. Cette liberté créative accordée aux auteurs, marque de fabrique revendiquée par Frédéric Gauthier, sera protégée, assure Sylvain Lumbroso : « La liberté de Frédéric et Martin, je veux la protéger et faire en sorte qu'elle reste aussi créative. Ils attirent de jeunes auteurs, comme Jimmy Suzan avec Migrasyon, paru en début d'année, qui fait partie des espoirs de la BD québécoise. »
Les deux fondateurs ont déjà les yeux tournés vers les prochains chantiers : une nouvelle collection de premiers romans illustrés est attendue à l'automne, et un développement du catalogue pour les 0-3 ans est prévu. La Pastèque sera présente dans un mois à la foire du livre de Bologne, comme à son habitude.
