Livres Hebdo : Vous êtes tous deux amis de longue date. Quand vous êtes-vous rencontrés ?
Michèle Standjofski : En 2009, nous avions organisé un mini-festival, Les rencontres de la BD, à l'Académie libanaise des beaux-arts (Alba), avec l'Institut français de Beyrouth et des libraires. Il y avait plusieurs auteurs invités, dont Charles. Je suis fan de son travail depuis toujours, c'est moi qui avais demandé qu’il vienne.
Charles Berberian : En 2005, j'étais déjà venu voir une expo à l'Alba, et c'est là que j'ai rencontré Michèle, très brièvement, pour la première fois. Mais en effet, on a vraiment fait connaissance lors de ce workshop en 2009. Avant cela, Michèle m'avait aussi envoyé une étudiante, Zeina Abirached. Je l'ai reçue dans mon atelier, elle m'a montré ce qu'elle faisait, m'a parlé de Michèle, de l'Alba, et j'étais très touché de voir quel mouvement s'était créé au Liban concernant la bande dessinée. Parce que moi, quand j'avais son âge, nous étions plusieurs à dessiner dans notre coin mais il n'y avait pas d'endroit où l'on pouvait se rassembler. Michèle est à la base de l'émergence de la BD au Liban.
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M. S. : Je ne suis pas la seule, nous sommes quelques-uns ! Ce qui était moins facile, par contre, c'était de ne pas se tirer dans les pattes : dans un tout petit pays, mieux vaut être complémentaires que de tous faire la même chose. Ceci étant dit, pour ce qui est de l'émergence d'une nouvelle génération d'auteurs, j'ai eu, c'est vrai, mon petit rôle à jouer.
Comment ce mouvement que vous avez lancé autour de la bande dessinée a-t-il commencé ?
M. S. : En 1992, l'Alba m'avait demandé de donner un cours d'histoire de la bande dessinée, et je l'ai fait. Mais je l'ai fait pendant quoi, un semestre ? Et puis, au second semestre, sans rien dire au directeur, j'ai fait évoluer ce cours en tout autre chose parce que j'avais remarqué qu'il y avait du répondant. Au bout d'un an et demi, le directeur s'est rendu compte qu'il s'agissait d'un atelier et m'a proposé de le poursuivre tout en reprenant un cours d'histoire.
Charles Berberian- Photo DELPHINE RIBEYRE
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Vous avez collaboré à plusieurs reprises. Qu'est-ce qui vous a donné envie de travailler ensemble ?
C. B. : Appréciant les bandes dessinées de Michèle et, encore une fois, ce qu'elle représentait, j'ai tout de suite eu envie de travailler avec elle. La première occasion aurait été la bonne et quand, en 2019, il y a eu la proposition par l'Institut français et le collectif Samandal de créer un projet de résidence au Liban, j'ai tout de suite pensé à Michèle en espérant qu'elle accepterait d'y participer.
C'est ainsi qu'est née votre première correspondance dessinée, publiée dans la revue Wah Wah, un « comics de bord » que vous réalisez, Charles, avec un invité à chaque numéro…
C. B. : En effet, c'était notre première collaboration, avec cette correspondance entretenue pendant la pandémie. Mes pages sont d'ailleurs devenues les premières d'Une éducation orientale [un album autobiographique paru chez Casterman en 2023]. Cela nous a permis de voir comment s'articulent nos deux approches, notre manière de traiter un sujet.
Vous avez ensuite repris une correspondance entre Beyrouth et Paris avec Et toi, comment ça va ?, paru en mars 2026 chez Casterman et dont le point de départ est l'offensive israélienne au Liban en 2024. Comment est né ce dernier projet ?
C. B. : À ce moment-là, nous étions tous les deux dans une impasse. Moi je n'arrivais pas à travailler sur mes projets, je n'arrêtais pas de ruminer et de dessiner autour de l'actualité, tandis que Michèle me disait ne pas arriver à dessiner. On s'est dit, comment on se sort de là ?
M. S. : De mon côté, je n'essayais même pas de dessiner ! Au début de la guerre, il n'était pas question de ça. J'étais trop occupée à suivre les infos, à m'occuper des étudiants, et puis il y avait une espèce d'à-quoi-bonisme : « Enfin, dessiner, maintenant ? Sois sérieuse, ce n'est pas le moment ! » Heureusement que Charles m'a proposé cette correspondance, parce que ça fait un bien fou et ça aide à réduire l'anxiété de façon géniale.
C. B. : D'ailleurs, une fois le livre terminé, je me suis rendu compte que Michèle et moi, nous avions eu le même réflexe au début de la guerre civile au Liban, une manière de se réfugier dans le dessin.
M. S. : Il y a une chose que je ne t'ai pas racontée, Charles, je n'y repense que maintenant. À chaque fois qu'on déménageait pendant la guerre civile, je dessinais sur les murs de l'endroit où j'atterrissais, comme la maison que mes parents louaient à Beit Mery, en montagne. Une ou deux fois, j'ai même eu des problèmes avec les gens qui nous avaient loué les logements. En 1982, par exemple, j'avais fait une planche qui courait sur tous les murs de ma chambre…
Dans Et toi, comment ça va, il y a des motifs qui reviennent sous vos crayons et pinceaux, en particulier celui de l'arbre. Que représentent les arbres pour vous, a fortiori dans ce contexte de guerre ?
C . B. : Au Liban, il y a peu de parcs mais il y a des arbres, ils sont là et donnent l'air de lutter, on dirait par moments qu'ils vont partir ailleurs. Mais ce sont des arbres centenaires pour certains, des témoins qui ont tout vu, depuis la naissance de ce pays. Ils nous regardent et parfois on ne fait pas attention à eux. J'ai envie qu'ils soient présents dans mon dessin.
M. S. : Il n'y a pas beaucoup d'arbres au Liban, il y en a même de moins en moins, ce qui leur donne une importance grandissante. Dessiner un arbre c'est dire le rapport à la nature que tout humain peut expérimenter, surtout dans une période dure : ça apaise, ça ancre, ça ramène à des choses essentielles. Puis c'est beau les arbres, et c'est moins con que les hommes. Dans une scène où il y a du drame, du tragique, il suffit de dessiner un petit arbre pour dire voilà, il y a la guerre, il y a les explosions, mais il y a aussi les arbres et les oiseaux finalement.
Vous parlez des explosions, certaines sont représentées dans votre ouvrage. En tant qu'artiste, y a-t-il un effet cathartique dans le fait de dessiner ces événements liés à la guerre, ou ressent-on plutôt un ras-le-bol parce qu'on préférerait dessiner autre chose ?
M. S. : Nous avons démarré cette correspondance à l'automne 2024, au tout début de la guerre qui a duré deux bons mois et qui dure toujours à sa façon. C'était aussi un journal de bord. Or notre quotidien est fait d'insécurité, de danger, de peur, d'explosions, mais aussi de poésie, de rigolade, de lectures, de conversations… Ce n'est pas parce que tout va très mal qu'on arrête de vivre. Pour vous répondre, je ne crois pas qu'il y ait un effet cathartique, mais dessiner fait du bien à différents niveaux. Le dessin a ce pouvoir de défouler et d'apaiser en même temps.
C. B. : Ce sont des sujets qui ne rendent pas sereins mais parfois, on ne peut pas faire autrement que d'en parler parce que ça nous bouffe l'esprit. J'aurais préféré qu'on fasse un livre sur les arbres par exemple, mais prendre la parole et témoigner, c'est tout ce qu'il nous reste. En ce moment par exemple, Sabyl Ghoussoub fait une chronique dans L'Orient-Le jour [« Nos petites guerres »] où il va dans la rue pour interroger les gens.
Sabyl Ghoussoub vous a d'ailleurs emmené en décembre 2025 à l'école d'Aïn Ebel, un village du Sud-Liban, dans le cadre d'une intervention sur la transmission de la mémoire, notamment celle des guerres au Liban…
C. B. : Cette transmission de la mémoire, c'est aussi la volonté de provoquer ce déclic de raconter, d'amener les collégiens à s'exprimer ou à poser des questions à leurs aînés pour que cette histoire soit transmise.
Vous êtes aussi intervenu auprès d'étudiants, avec la traductrice Roula Zoubian, lors d'un atelier de sensibilisation à la traduction du français vers l'arabe dédié à la bande dessinée. Quel était votre rôle lors de ce projet organisé en octobre 2025 dans le cadre du programme Livres des deux rives, piloté sur place par l'Institut français du Liban ?
C. B. : Une éducation orientale ayant servi de support à l'atelier, j'étais là pour répondre aux questionnements sur l'intention de l'auteur, je servais de révélateur quelque part. Mais c'est un jeu délicat parce que mon intention est fluctuante et que la bande dessinée est aussi l'art de l'ellipse, et ainsi celui de laisser de la place pour l'interprétation. Pendant l'atelier, j'essayais de ne pas réagir trop vite pour ne pas imposer mon point de vue. Mais ce qui me fascinait le plus, c'était la disparité du langage : on veut visualiser l'arabe comme une masse compacte, alors que cela recouvre plusieurs cultures et visions différentes. Il faut jongler pour trouver un arabe standard qui ne soit ni littéraire ni dialectal, et qui soit susceptible d'être compris par une majorité. Et puis il y a des enjeux économiques bien sûr, car publier uniquement pour le Liban, ce n'est pas viable.
M .S. : Il y a en effet des Libanais et des Libanaises qui font de la bande dessinée, mais il n'y a pas de marché, pas de structures éditoriales. Nous sommes nécessairement tournés vers l'étranger : soit les pays arabes, soit l'Europe, soit les États-Unis pour certains. Mais il est vrai qu'il y a quelque chose qui nous unit, ne serait-ce que par les thèmes que nous abordons : quand on vit dans un pays comme le Liban, c'est difficile d'ignorer la réalité. L