Littératures méditerranéennes

Livres des deux rives : échanges contres échanges

Participantes à l'atelier de critique littéraire avec Marwan Chahine à la Villa Gillet à Lyon le 21 mai 2025. - Photo Bertrand Gaudillere / item - BERTRAND GAUDILLERE / ITEM

Livres des deux rives : échanges contres échanges

Lancé en 2021 par l'Institut français dans la foulée du Sommet des deux rives, le programme Livres des deux rives représente une initiative inédite pour rééquilibrer les flux éditoriaux et de traduction entre la France et les mondes arabes. Quatre ans après ses débuts, alors qu'il s'est élargi au Liban et à l'Égypte, bilan et perspectives d'un projet qui fait figure de laboratoire pour la coopération culturelle en Méditerranée.

Par Géraldine Prévot
Créé le 12.06.2026 à 12h27

En 2019, lors du Sommet des deux rives réuni à Marseille, naît l'idée d'un programme consacré au livre comme outil de dialogue entre les sociétés civiles du Nord et du Sud de la Méditerranée. Initié par des experts du secteur du livre de différents pays, le projet initial de maison euroméditerranéenne de la traduction devient, en juin 2021, sous le pilotage de l'Institut français, le projet Livres des deux rives. Le contexte est particulier : la pandémie de Covid-19 paralyse les mobilités internationales, les Printemps arabes ont 10 ans, les échanges traductionnels, éditoriaux et culturels en Méditerranée ont besoin d'être renforcés, pour devenir plus qualitatifs, plus réciproques et plus durables. Le livre apparaît comme l'un des espaces de circulation des idées qui résiste aux fermetures de frontières et peut contribuer à renforcer les échanges culturels.

Livres des deux rives echanges contres echanges1.jpeg
Amina Temmam (Algérie), Ya Rayah.- Photo DR

Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.

Impulsé par le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères et financé par son dispositif Fonds Équipe France (FEF), le programme est conçu comme un projet pilote, susceptible d'accueillir des dispositifs expérimentaux, assez souples pour s'adapter à des contextes divers et évolutifs. Sa première phase (2021-2023) concerne le Maroc, l'Algérie et la Tunisie, trois pays où le secteur éditorial, bien que dynamique, souffre de flux de traduction asymétriques et d'un isolement relatif par rapport au marché du livre en langue arabe, historiquement dominé par l'Égypte et le Liban.

Les résidences à la Cité internationale de la langue française

Par Paul Rondin, son directeur

« Des résidences, il y en a un peu partout, et c'est heureux pour les auteurs et autrices. La Cité internationale de la langue française, en seulement deux ans et demi d'existence, aura accueilli plus de cinq cents résidents du monde entier. Nous le savons, une résidence ce n'est pas seulement la mise à disposition d'un espace-temps meublé, c'est une éditorialisation réfléchie, quels sujets allons ou devons-nous traiter et avec qui ? C'est exactement le sens du programme Livres des deux rives et donc de l'association réussie de la Cité avec celui-ci : faire vivre le dialogue entre les sociétés civiles des rives nord et sud de la Méditerranée par des actions de coopération autour du livre et de ses auteurs, traducteurs, éditeurs, en Français mais pas exclusivement.

Au-delà du repérage et du choix de valoriser les huit* hommes et femmes installés en Algérie, en Égypte, au Liban, au Maroc et en Tunisie qui écrivent et sont publiés, les accueillir en résidence, c'est surtout une responsabilité. C'est l'attention d'une équipe à une personne qui cherche, qui s'extrait de son quotidien pour se plonger au plus profond d'elle-même pour ne se consacrer qu'à son écriture. Il s'agit d'organiser une hospitalité bienveillante, l'équipe permanente partage avec les résidents des temps de rencontre, de convivialité, accompagne les doutes, les besoins, les envies, respecte aussi celle ou celui qui cherche à s'isoler. Dans cette maison commune (un château pour être honnête) la diversité des profils des lauréats de Livres des deux rives nous a permis des moments particulièrement sensibles et drôles, une autrice qui fait évoluer son rapport au texte en cours, acceptant d'en révéler l'infinitude à l'équipe, des auteurs réconciliant le Maroc et l'Algérie le temps d'une admiration réciproque, des cafés-lectures avec les habitants de Villers-Cotterêts, autant de moments qui confèrent à ce programme commun une vitalité faite d'exigence et de plaisir, un geste fort de politique culturelle. »

Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.

Le diagnostic de départ est sans ambiguïté : les littératures arabes, et notamment celles produites en Méditerranée occidentale, demeurent sous--représentées dans les flux de traduction vers le français. Parallèlement, les œuvres en langue française ne circulent que parcimonieusement vers les lecteurs arabophones du Maghreb. Ce double déficit nourrit des représentations erronées, des angles morts culturels, et freine la structuration des filières éditoriales en rive Sud au sein des industries culturelles et créatives. C'est à ces constats que Livres des deux rives a souhaité répondre autour de trois axes : la traduction, l'édition et la médiation, et avec une priorité transversale accordée aux jeunesses.

En 2024, fort des enseignements de la première phase, le projet élargit son périmètre au Liban et à l'Égypte, portant à six le nombre de pays impliqués.

Traduire et faire circuler les œuvres, les auteurs et les idées

Au cœur du projet, la traduction occupe une place stratégique. L'Association pour la promotion de la traduction littéraire (Atlas), qui gère le Collège international des traducteurs littéraires d'Arles, rejointe par l'agence Karkadé pour la seconde phase, sont des partenaires essentiels pour les actions mises en œuvre dans ce domaine. Ensemble, ils déploient un double dispositif, pensé comme un parcours : onze ateliers de sensibilisation destinés à des étudiants et jeunes professionnels ainsi que deux ateliers de professionnalisation, plus longs, inspirés de La Fabrique des traducteurs, un dispositif créé par Atlas, qui a fait ses preuves et formé des générations de traducteurs dans de nombreuses langues.

Dès novembre 2021, un premier atelier de sensibilisation à la traduction de l'arabe vers le français est organisé à Arles, réunissant autour de l'écrivain algérois Samir Kacimi et du traducteur Lotfi Nia des participants venus des deux rives. Le principe est simple : mettre en présence un auteur et son traducteur afin de dénouer les enjeux concrets du passage d'une langue et d'une culture à l'autre. D'autres auteurs et traducteurs suivront et passeront, en binôme, à Arles ou à Alger, Tunis, Beyrouth, Tanger ou au Caire, une semaine avec un groupe de jeunes intéressés par la traduction littéraire, avec l'ambition de susciter des vocations professionnelles. Éric Chacour, Sylvain Pattieu, Charles Berberian, Seif Eddine Nechi, Walid Taher, Souhaib Ayoub, Mathias Enard, Latifa Baqa, Fawzia Zouari y participeront aux côtés de traductrices et traducteurs confirmés, qui jouent le jeu de la transmission : Inam Bioud, Marianne Babut, Sarah Rolfo, Stéphanie Dujols, Lotfi Nia, Walid Soliman, Roula Zoubian, Yves Gonzalez-Quijano, Rajae Talbi, Sahar Youssef.

Les ateliers de critique littéraire à la Villa Gillet

Par Lucie Campos, sa directrice

« Nous nous réjouissons d'avoir accompagné, de novembre 2024 à mai 2025, dix étudiants du Liban, d'Égypte, de Tunisie, d'Algérie et du Maroc dans un parcours de formation à la critique et à la médiation littéraires, sous le regard bienveillant de l'écrivaine tunisienne Amira Ghenim, marraine du projet. Guidés par la journaliste culturelle Alix Van Pée, ils ont plongé dans les subtilités de la chronique littéraire autour des romans Tout cela n'a rien à voir avec moi (JC Lattès, 2013) de Monica Sabolo et Bristol (P.O.L, 2025) de Jean Échenoz, et découvert l'art de l'entretien à travers des exemples aussi inattendus qu'inspirants - d'Anne Hathaway interviewée par Arthur Dreyfus pour Vogue France à Éric Chevillard interrogé par Pierre Jourde dans la revue Europe. Le studio de création radiophonique Studio Vago les a ensuite initiés à l'écriture sonore et au montage de contenus audio tels que la chronique, le reportage et l'entretien. De ces mois de formation ont émergé onze chroniques et treize entretiens réunis sur le site de la Villa Gillet, autant de traces d'une parole critique qui s'est construite et affinée au fil des ateliers en visio.

Le temps fort du programme est intervenu en mai 2025 à Lyon, lors du festival Littérature Live : en direct sur le plateau de la webradio du festival, deux participants ont interviewé Amira Ghenim à la Bibliothèque de la Part-Dieu, tandis qu'une chronique sur Beyrouth, 13 avril 1975. Autopsie d'une étincelle (Belfond, 2024) de Marwan Chahine passait à l'antenne. Le groupe a ensuite rencontré en petit comité les écrivains Hélène Gaudy et Marwan Chahine : un face-à-face rare et précieux, où leurs impressions de lecture ont pu se confronter aux mots des auteurs eux-mêmes. Ce programme, destiné à construire des passerelles entre les deux rives de la Méditerranées, entre les écrivains et leurs lecteurs, entre les livres de littérature contemporaine, aura pleinement tenu sa promesse - en témoigne l'émergence de cette jeune génération de passeurs de littérature, dont font dorénavant partie Sarah, Nassim, Farah Yacine, Lyne, Maria, Safae, Maïssa, Ranim et Ines. »

Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.

Deux ateliers longs poursuivent cette première étape de sensibilisation, réunissant 13 participants dans les deux sens de traduction. Les textes travaillés témoignent de la diversité des approches : parmi eux, par exemple, Daftār al-'ābir (Cahier du passant) de l'auteur marocain Yassin Adnan ; Chagrin dans mon cœur de Hilal -Chouman ou encore Le Bleu des abeilles de Laura Alcoba.

En parallèle, des ressources sont produites pour permettre aux éditeurs de langue française de se repérer dans la production éditoriale arabophone contemporaine : le catalogue Pensées arabes en traduction, par exemple, élaboré par un comité éditorial composé des chercheuses et chercheurs Sadia Agsous-Bienstein, Nisrine Al Zahre, Pierre Girard et Franck Mermier. Ce catalogue recense une trentaine d'ouvrages importants de sciences humaines et sociales arabes non encore traduits en français, accompagnés de notices détaillées rédigées par des spécialistes. L'objectif : offrir aux éditeurs français un outil de repérage fiable pour s'aventurer dans ce segment éditorial insuffisamment exploré. L'impact est immédiat : l'Institut du monde arabe puise directement dans le catalogue pour son projet pluriannuel de publications, consacré à la traduction d'ouvrages arabes de SHS en français, en partenariat avec les éditions de l'Atelier.

La seconde phase du projet Livres des deux rives explore également l'échelle européenne. Elle permet en effet de poursuivre et d'amplifier le projet Leila - Promoting Arabic Literature in Europe, né en 2021 pour favoriser en Europe la connaissance, via la traduction, de la nouvelle scène littéraire arabophone. Le catalogue produit est enrichi de dix nouvelles notices présentant des ouvrages majeurs de la littérature contemporaine arabophone, et ce catalogue est valorisé lors de foires et de salons en Europe pour soutenir sa visibilité auprès des éditeurs européens.

Échanges professionnels et éditoriaux en Méditerranée

Si la traduction constitue le socle du projet, les actions menées en faveur des professionnels de l'édition en constituent la suite naturelle. Le fonds d'aide aux éditeurs initié dès 2021 permet la publication de 85 livres, avec 290 000 euros d'aides allouées durant tout le projet. Il accompagne les maisons d'édition en littérature, en bande dessinée, en sciences humaines et sociales, mais aussi en livre audio. King Kong Théorie de Virginie Despentes est publié en arabe, pour la première fois, par la maison d'édition Kulte au Maroc, Gisèle Halimi est traduite en arabe par la Maison du Livre à Tunis. Des œuvres sont aussi publiées localement en français (après une cession français-français), comme Jacaranda de Gaël Faye (publié au Maroc par Africamoude), favorisant leur accessibilité, à un prix adapté au marché local, auprès d'un lectorat élargi.  

La mise en réseau des professionnels des deux rives est essentielle pour favoriser ces échanges de droits. En mars 2022, un premier fellowship des éditeurs du monde arabe est coorganisé avec France Livre : quinze éditeurs d'Algérie, du Maroc, de Tunisie, d'Égypte et du Liban sont invités à Paris et Marseille pour une semaine d'immersion dans le marché du livre français et de rencontres avec leurs homologues. Ce dispositif est reconduit en février 2025, réunissant quatorze éditeurs.  

Faire voyager les éditeurs français en rive Sud, accompagnés de leurs auteurs, a également permis une meilleure connaissance mutuelle des professionnels des deux rives : plusieurs tournées, centrées sur des segments éditoriaux prescripteurs (SHS, jeunesse, BD) sont organisées, en lien étroit avec le réseau culturel français à l'étranger et sa programmation, comme avec l'actualité de l'édition dans les pays impliqués. Des Rendez-vous franco-tunisiens de la littérature jeunesse au festival Beyrouth Livres, de la Nuit des idées égyptienne au Salon international du livre et de l'édition à Rabat ou au premier Salon international du livre et de l'édition jeunesse à Casablanca, plusieurs temps forts accueillent ces mobilités de professionnels.

Un voyage de la rive Sud à la rive Nord de la Méditerranée qui entre en résonance avec la Saison Méditerranée (15 mai au 31 octobre 2026) portée par le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères et le ministère de la Culture en lien avec la Délégation interministérielle à la Méditerranée qui est l'occasion de valoriser les initiatives des jeunesses et des diasporas, d'accompagner la création et l'innovation par la circulation des idées et des personnes et encourager les coopérations entre les sociétés civiles, en particulier avec le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, l'Égypte et le Liban.

Vers les lecteurs : diversifier les médiations

Ces temps forts sont aussi l'occasion d'aller au contact des lecteurs. Le troisième axe du projet s'y emploie, avec une palette d'outils allant du podcast aux résidences d'écriture, en passant par l'atelier de critique littéraire, autant de dispositifs toujours conçus dans une logique partenariale.

La série de podcasts « Écoutes croisées », coproduite avec la Villa Gillet (Lyon) et réalisée par le studio Making Waves, constitue une des premières réalisations en ce sens. Librement disponible en streaming sur les plateformes d'écoute, elle propose des entretiens croisés avec des auteurs, en français et en arabe, à travers une déambulation littéraire dans une ville de leur choix. Le partenariat avec la Villa Gillet est poursuivi ensuite, avec l'Atelier des deux rives, un atelier de formation à la critique littéraire qui réunit dix jeunes du pourtour méditerranéen pour un parcours de formation d'un an, débouchant sur une immersion au festival Littérature Live, en mai 2025, sous le marrainage de l'autrice tunisienne Amira Ghenim.

Les fellowships d'éditeurs avec France Livre

Par Nicolas Roche, son directeur général

« Depuis plusieurs décennies, France Livre - ex-Bureau international de l'édition française (BIEF) - a développé un travail de fond en faveur des échanges professionnels entre les éditeurs français et arabophones, par une présence lors des grandes foires du Maghreb notamment. France Livre avait déjà bien identifié la nécessité de mieux faire connaître aux éditeurs français la diversité et les spécificités des marchés du livre dans les mondes arabes. Plus près de nous, les premières Rencontres professionnelles franco-arabes de l'édition, organisées à Paris en décembre 2018, ont ainsi réuni pendant deux jours 21 professionnels venus d'Algérie, d'Égypte, du Liban, de Jordanie, du Maroc, de Tunisie, des Émirats arabes unis ou encore d'Arabie saoudite autour de questions concrètes : circulation des livres, traduction, échanges de droits, partenariats éditoriaux, diffusion ou évolution des lectorats. L'objectif était, déjà, de créer les conditions d'un dialogue durable et de sensibiliser les éditeurs français - indépendants comme grands groupes - aux réalités culturelles, économiques et éditoriales de chacun de ces territoires.

Cette dynamique s'est prolongée en 2019 avec un premier Fellowship d'éditeurs de langue arabe. Douze éditeurs issus notamment d'Algérie, d'Égypte, du Liban, de Syrie, de Jordanie, de Tunisie et du Qatar ont été invités à découvrir l'écosystème français du livre à travers des rencontres avec maisons d'édition, libraires, responsables de droits, traducteurs et institutions culturelles. Une autre manière, plus directe encore, de favoriser les échanges professionnels et de permettre l'émergence de relations de confiance et de collaborations éditoriales durables. Après l'interruption imposée par la pandémie en 2020, France Livre a repris cette action en 2022 aux côtés de l'Institut français dans le cadre du programme Livres des deux rives. Cette coopération exemplaire a permis de mutualiser expertises, réseaux et moyens autour d'un Fellowship franco-arabe réunissant quinze professionnels du Maghreb, du Liban et d'Égypte, publiant en arabe et/ou en français, entre Paris et Marseille. Tables rondes, rendez-vous B2B, visites de librairies, de maisons d'édition et rencontres publiques ont illustré la parfaite complémentarité entre les actions de France Livre et celles de l'Institut français, dans une logique d'"équipe France" particulièrement emblématique et dynamique. France Livre a poursuivi cet engagement avec un nouveau Fellowship organisé en 2023, avant de renouveler ce partenariat avec l'Institut français en 2025, selon un rythme désormais biennal permettant d'entretenir des liens suivis avec les éditeurs des mondes arabes et de consolider, dans la durée, les coopérations entre les différentes rives de la Méditerranée. »

Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.

Durant la seconde phase du projet, un nouveau podcast est coproduit avec l'Institut du monde arabe et le studio Making Waves : l'adaptation en format sonore, en français et en arabe, de sept contes de Mohammed Dib publiés en 2023 par les éditions Barzakh (Algérie) - elles-mêmes bénéficiaires du fonds de soutien aux éditeurs. La comédienne Mouna Soualem (pour la voix en français) et la chanteuse Lila Borsali (pour la voix en arabe) acceptent de se prêter au jeu de l'adaptation, et l'écriture de Mohammed Dib est ainsi rendue accessible aux jeunes lecteurs arabophones.

La nouveauté de la seconde phase en matière de médiation est la création d'un dispositif de résidences d'écriture à la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts. Entre octobre 2024 et mai 2026, huit autrices et auteurs installés en Algérie, au Maroc, en Tunisie, au Liban et en Égypte bénéficient d'une résidence : Rania Berrada et Soukaina Habiballah (Maroc), Marie Tawk et Ralph Doumit (Liban), Erroce Yanclo (Égypte), Mustapha Benfodil (Algérie), Dhia -Bousselmi (Tunisie), et Ahmed El Falah (Maroc) viennent toutes et tous avec un projet d'écriture, participent à des cafés-lectures publics. -Mustapha -Benfodil, romancier et dramaturge algérien, y travaille à Bus 54, un recueil de nouvelles urbaines campées dans un Alger quotidien, oscillant entre réalisme et fantaisie. Dhia Bousselmi, traducteur tunisien, y poursuit son travail de traduction en dialecte tunisien de cinq pièces majeures de Molière - après L'étranger de Camus et Le petit prince de Saint-Exupéry. Ces deux projets, à eux seuls, illustrent la diversité des approchés accompagnés par le programme.

Bilan et perspectives : les fondations d'une coopération durable

Au terme de la seconde phase du projet, Livres des deux rives a démontré la viabilité de son modèle. 85 projets éditoriaux soutenus, des dizaines de maisons d'édition mobilisées, plus de 150 jeunes traducteurs sensibilisés, 700 jeunes lecteurs touchés par des actions de médiation, des centaines de professionnels réunis lors des différents temps de rencontre

Au-delà des indicateurs quantitatifs, la qualité des rencontres professionnelles et des liens tissés constituent des résultats tout aussi tangibles. Le projet a su créer des habitudes de travail en commun entre éditeurs qui ne se connaissaient pas, révéler à des maisons françaises l'existence d'auteurs de langue arabe qu'elles ignoraient, offrir à des traducteurs émergents des espaces de professionnalisation qui n'existaient pas auparavant dans cet espace linguistique arabe-français. Nassim Rouchiche, responsable au Bureau du livre à l'Institut français d'Alger, affirme : « Catalyseur de coopérations, ce programme a permis aux professionnels algériens de mieux identifier les dispositifs français et de s'ancrer durablement dans un large réseau professionnel francophone. Au-delà des formations et des aides à la publication, la rencontre directe entre professionnels a instauré un climat de confiance essentiel. Cette proximité, humaine et institutionnelle, dynamise aujourd'hui l'émergence de projets construits, de coéditions, de cessions de droits et de traductions, pérennisant ainsi la circulation des idées et des œuvres entre les deux rives, dans un cadre structuré. » Les attachés livre du réseau culturel français à l'étranger alimentent au quotidien cette dynamique.

Les ateliers courts de sensibilisation à la traduction littéraire avec l'agence Karkadé

Par Anne Millet, Jule Rubi et Chirine El Messiri (cofondatrices de l'agence).

« Notre agence Karkadé a assuré en 2025 et 2026 l'organisation de trois ateliers de sensibilisation à la traduction littéraire pour le compte de l'Institut français dans le cadre de l'ambitieux programme Livres des deux rives. Ces ateliers situés en rive Sud étaient destinés aux aspirants traducteurs et traductrices de langue maternelle arabe (traduisant du français vers l'arabe) issus des cinq pays du projet : Maroc, Algérie, Tunisie, Liban, Égypte. Ils ont rassemblé 43 jeunes professionnels âgés de 25 à 30 ans en moyenne, pour les deux tiers des jeunes femmes, autour des auteurs Éric Chacour, Charles Berberian et Hella Feki et des traducteurs Sahar Youssef, Roula Zoubiane et Walid Soliman.

Ces temps de rencontres et d'échanges, pensés en immersion dans un pays partenaire du projet (en Égypte, au Liban et en Tunisie) ont permis aux jeunes bénéficiaires de pratiquer de façon soutenue la traduction littéraire, peu enseignée dans leur cursus. Comment traduire un roman graphique ? Comment transcrire les codes linguistiques, culturels, propres au français ? Comment conjuguer les différents dialectes dans la traduction d'ouvrages jeunesse / BD (dialogues) ? Autant de questions posées et de défis relevés par les bénéficiaires. Encadrés par l'auteur / autrice et un traducteur / une traductrice reconnue pour ses compétences pédagogiques et son expérience en traduction littéraire, travaillant en petits groupes et de façon très collégiale, ils et elles ont pu bénéficier de conditions d'apprentissages intensives et idéales - leurs retours à ce sujet sont unanimes ! Cet atelier leur a également permis de se constituer un réseau professionnel et de rencontrer des acteurs majeurs du monde de l'édition lors des rencontres professionnelles prévues en marge des temps de travail. »

Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.

Marielle Morin, à Tunis, poursuit : « C'est une immense chance d'avoir pu compter sur Livres des deux rives pour soutenir et accompagner notre action sur le terrain. Les initiatives menées dans ce cadre ont pleinement fait sens, tant pour nous que pour nos partenaires tunisiens, dans la mesure où elles ont toujours été conçues en concertation, en s'appuyant sur la connaissance des écosystèmes locaux. Les Rendez-vous franco-tunisiens de la littérature jeunesse, en mars 2026, en constituent une illustration particulièrement éloquente. » Depuis Le Caire, Éric Lebas, attaché culturel, dresse un bilan positif et se projette vers la suite : « Le programme Livres des deux rives a constitué un vecteur essentiel de rapprochement entre la France et l'Égypte, en favorisant une meilleure compréhension mutuelle à travers la littérature et la traduction. Grâce à l'engagement des acteurs culturels locaux et français, il a permis de renforcer la confiance, de soutenir les échanges professionnels et de faire émerger de nouvelles coopérations, durables et porteuses pour nos deux pays. »

Les acteurs sont toutefois unanimes à souligner la persistance de difficultés structurelles : asymétrie des flux de traduction, fragilité économique de nombreuses maisons d'édition en rive Sud, obstacles logistiques à la diffusion des livres d'un pays à l'autre, défis soulevés par les IA génératives notamment en matière de traduction littéraire.

Les ateliers longs de traduction avec Atlas

Par Jörn Cambreleng, directeur d'Atlas et Gabriel Tatibouet-Sadki, chargé de mission

« L'axe traduction de Livres des deux rives qui nous a été confié avec Atlas (Association pour la promotion de la traduction littéraire), vise à dynamiser la traduction littéraire entre l'arabe et le français, entre la France et les cinq pays du projet. Pour cet axe, Atlas a coordonné des événements, publié un catalogue de sciences humaines et sociales, et organisé des ateliers de traduction des deux côtés de la Méditerranée parmi lesquels : deux ateliers bilingues de professionnalisation, destinés à des traducteurs et traductrices en début de parcours professionnel, ont été organisés au Collège international des traducteurs littéraires à Arles. Accompagnés pendant dix semaines par des traductrices et traducteurs chevronnés et un metteur en scène, les stagiaires ont perfectionné leurs projets de traduction, rencontré des professionnels de l'édition, et se sont initiés à la mise en voix de leurs textes, pour des lectures publiques à l'Institut du monde arabe à Paris et à l'Alcazar à Marseille. Onze ateliers de sensibilisation ont initié des étudiants en langues à l'art et aux enjeux de la traduction littéraire. Les stagiaires ont travaillé sur des textes d'auteurs francophones ou arabophones, en compagnie de ceux-ci et de leurs traducteurs. Au total, 129 personnes ont été formées ; huit ateliers ont été organisés par notre association, et trois par l'agence Karkadé (lire par ailleurs). Un atelier de traduction des sciences humaines et sociales en deux temps a été consacré à la réflexion sur la traduction vers l'arabe du Dictionnaire des faits religieux (Régine Azria et Danièle Hervieu-Léger (dir.), PUF, 2010). Cette réflexion a été suivie de résidences individuelles des participants, portant sur la traduction de ces notices. L'atelier s'est achevé par un second temps de synthèse. »

Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.

Le projet Livres des deux rives a prouvé que le livre reste l'un des outils de coopération culturelle les plus résilients, et une industrie culturelle et créative en pleine croissance en Méditerranée, ouvrant des potentialités économiques conséquentes pour la filière française du livre. En misant sur le temps long, sur la formation, et sur l'esprit de réciprocité, le projet a dessiné les contours d'un espace éditorial commun, tout en travaillant les singularités de chaque contexte.

Le projet dans son ensemble aura visé, lui, la rencontre des imaginaires, des écritures, des pratiques de lecture, avec la conviction que la langue française s'enrichit dans les contextes plurilingues, que le livre multiplie ses lecteurs au gré de ses adaptations sonores et visuelles, et que la diversité éditoriale en Méditerranée contribue au renforcement économique des filières comme à la pluralité de nos débats contemporains. 

*Géraldine Prévot est responsable du pôle Livre et édition à l'Institut français

Les dernières
actualités