Deux ans après le rachat de La Revue dessinée, trimestriel d’informations, et de Topo, son bimestriel à destination des adolescents, Casterman mise sur la non-fiction dans son catalogue BD. Trois documentaires dessinés et deux numéros de revues prennent d'ailleurs place dans le programme de rentrée de la maison. Joint par Livres Hebdo, Benoît Mouchart, directeur éditorial en charge de la BD, revient sur cette orientation.
« S'informer pour se préparer »
Du côté des documentaires, Les Irresponsables de Johann Chapoutot et Philippe Girard (à paraître le 16 septembre) revient sur les élites ayant porté Hitler au pouvoir, dans le prolongement de Libres d'obéir, déjà adapté par Philippe Girard en 2025 et vendu à 35 000 exemplaires. Les Techno-prophètes (à paraître le 28 octobre) marque quant à lui la deuxième collaboration entre l'ingénieur Philippe Bihouix et le dessinateur Vincent Perriot après Ressources (2024), qui s'est écoulé à 90 000 copies.
« Ces livres correspondent à un besoin du public de s'informer pour se préparer à ce qui se passera dans les prochaines années », indique Benoît Mouchart, quand Les Techno-prophètes « raconte dans quelles limites l'intelligence artificielle peut être un recours pour sauver l'humanité, ou la perdre ». Enfin, Le Temps des salauds : comment le fascisme devient réel d'Hugues Jallon, paru chez Divergences en 2025, est adapté par Franck Bourgeron (à paraître le 21 octobre).
Deux façons de faire naître un livre
Ces ouvrages ne procèdent pas tous d'une commande, deux des trois titres venant des dessinateurs eux-mêmes. « Nous avons des dessinateurs qui sont appelés par un sujet, parce qu'ils pensent pouvoir le prolonger avec des images, compléter le propos avec des dessins. C'est une vraie démarche d'auteur », explique-t-il, citant le cas de Franck Bourgeron, cofondateur de La Revue dessinée revenu au dessin pour ce texte.
Pour Libres d'obéir puis Les Irresponsables, la démarche est inverse. « C'est nous qui avons cherché un dessinateur, parce que c'était vraiment une volonté que nous avions d'adapter ce texte », précise-t-il. L'exercice suppose d'ajouter à l'essai une matière narrative qui n'y figure pas, et l'apport du dessin ne se réduit pas à la pédagogie. « Ils ne les rendent pas seulement plus accessibles. D'une certaine manière, c'est une traduction en images des idées. »
Les revues, vivier et terrain de collaboration
Par ailleurs, La Revue dessinée et Topo alimentent ce catalogue sans lui être subordonnées. Le n° 53 de La Revue dessinée paraît le 2 septembre avec une nouvelle charte graphique et une couverture signée Nicolas de Crécy. Topo consacre son numéro du 26 août aux lobbies qui ciblent les adolescents, un public que l'éditeur juge encore insuffisamment atteint. « Topo est déjà bien présent dans beaucoup d'établissements scolaires, mais pas assez encore. C'est un public qu'il va falloir aller conquérir », indique le directeur.
Plusieurs succès de librairie sont nés d'enquêtes courtes publiées dans la revue, à commencer par Algues vertes d'Inès Léraud et Pierre Van Hove, dont l'éditeur revendique 212 000 exemplaires vendus.
« C'est à la fois un vivier, mais ça peut être aussi l'occasion de tester un sujet », résume Benoît Mouchart. Les collaborations avec des rédactions extérieures prolongent cette logique : après Le Mal des montagnes avec Reporterre en octobre 2025 puis Ils nous ruinent la santé avec la cellule investigation de Radio France en avril, un nouveau numéro spécial paraîtra cet automne avec Reporterre. Il attribue cette mise en relation au parcours d'Amélie Mougey, ancienne directrice de La Revue dessinée passée à la tête de la rédaction de Reporterre. « En rejoignant Reporterre, elle savait qu'elle ne ferait plus de bande dessinée. Ça lui manquait. C'est elle qui a proposé ces numéros spéciaux. »
Une exigence d'auteurs revendiquée
Benoît Mouchart rappelle l'antériorité de la maison sur ce terrain, de C'était la guerre des tranchées de Tardi aux biographies de Catel et José-Louis Bocquet. « On n'a pas attendu que ce soit une mode pour nous y pencher. En revanche, quand Casterman rachète La Revue dessinée et Topo, il y a une volonté de se développer dans ce registre-là, de manière peut-être plus forte. »
Le directeur éditorial en charge de la BD chez Casterman pose une exigence, celle de ne pas se contenter d'une vulgarisation de seconde main. « L'écueil, ce serait de faire de la vulgarisation secondaire, c'est-à-dire de ne pas partir à la source. » Il le résume ainsi : « On fait appel à des talents, à des virtuoses du dessin, et non pas à des mercenaires qui accepteraient n'importe quel sujet. »
