Vendredi soir à la billetterie du théâtre Jean le Bleu de Manosque, quelques heures à peine après que l’Académie Goncourt a décidé d’exclure de sa liste C’était ça ou mourir (Grasset) de Thélyson Orélien pour des soupçons d’utilisation d’intelligence artificielle dans l’écriture, la polémique est dans toutes les conversations des spectateurs venus assister à une lecture de lettres de Romain Gary par Emmanuel Noblet. « Ils ne font jamais ça, c’est quand même extraordinaire », lance un homme. « La seule solution serait qu’il [Thélyson Orélien] admette avoir utilisé l’IA, et que cela peut faire partie de l’écriture aujourd’hui », glisse un autre. « Et donc accepter que les machines écrivent nos romans ? Jamais », s’étrangle sa voisine.
Lire aussi : Thélyson Orélien : la polémique bouleverse le monde du livre
Au terme d’une semaine qui aura secoué le monde des lettres, les Correspondances de Manosque, grand rendez-vous de la rentrée littéraire qui s’est tenu du 23 au 27 septembre, tombaient cette année à point nommé. Jeudi 24, Thélyson Orélien y a fait une apparition furtive lors d’une table ronde, très applaudie, tenue sur la place de la mairie. L’auteur de 38 ans, reparti aussitôt, a expliqué auprès de l’AFP être « prêt à [s]’exprimer quand tout sera calme ». « Il y a quand même cette volonté, non seulement d’attaquer le livre, mais surtout ma voix (…), de me faire taire. Je préfère donc prendre un peu de recul et attendre que tout se calme », a-t-il aussi indiqué.
Quelques heures plus tard, les éditions du Boréal, son éditeur canadien, annonçaient suspendre la tournée promotionnelle du roman. « Nous lui aurons offert sa seule apparition publique, et surtout une parenthèse absolue dans le déchaînement auquel il fait face », résume Evelyn Prawidlo, codirectrice des Correspondances.
L’édition vit son « moment Kasparov »
Difficile donc d’entendre évoquer d’autres sujets dans les discussions des professionnels du livre présents à Manosque, dans les rangs desquels soufflait un certain vent de panique. Pour un éditeur croisé entre deux rencontres, le constat est net : « Nous sommes en train de vivre notre moment Kasparov (du nom de Garry Kasparov, premier joueur d’échecs à avoir été battu par un ordinateur en 1997, ndlr). Nous réalisons que la machine peut désormais écrire et vendre des romans, et c’est vertigineux ».
Un autre auteur star de la rentrée littéraire, présent sur le festival, ne prend pas plus de précautions : « Il s’agit du plus grand défi auquel a eu à faire face la littérature, et cela affole tout le monde ». « Et je crois qu’il n’y a pas d’autre issue, à part accepter », glisse-t-il à Livres Hebdo, précisant son inquiétude pour les jeunes auteurs.
Entre chaque lecture et chaque table ronde, les langues se délient et les débats se déchaînent sur le sujet. Quand un éditeur raconte ne plus savoir comment faire le tri dans les manuscrits qu’il reçoit, un autre évoque un récent concours de nouvelles pour lycéens, où « la majorité des textes reçus étaient générés par une IA ».
Célia Houdart, dans l'auditorium des Observantins - Photo PG LHPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Au-delà, un nouveau grand succès populaire
Toujours est-il qu'IA ou non, côté grand public, le succès des Correspondances, rendez-vous incontournable depuis 1999, ne s’est pas démenti. Sa fréquentation, stable, se situe entre 15 000 et 17 000 visiteurs (venant pour 85 % de la région), d’après sa direction. « La fréquentation n'est plus un enjeu, il n'y a pas de course au chiffre. L'important est que le festival soit plus que jamais désirable pour les auteurs et les artistes, et c'est le cas », résume Olivier Chaudenson, codirecteur et fondateur du festival.
Et pour cause, difficile de trouver une lecture, une rencontre ou un concert qui n'était pas à guichets fermés. De Lilia Hassaine à Pierrick Bailly, de Sylvain Prudhomme à Philippe Jaenada en passant par Célia Houdart, 45 auteurs et autrices d'une rentrée littéraire qualifiée « d'excellente » par la direction du festival cette année, se sont retrouvés face à un public nombreux, de la place d'Herbès au théâtre Jean le Bleu, des apéros littéraires aux toujours très suivies siestes musicales.
Parmi les grands temps forts de ces cinq journées de festival : l'intervention remarquée de l'association « Silence on lit » puis de son quart d'heure de lecture organisé à l'occasion des 80 ans du Centre national du livre (CNL), une splendide lecture des textes de Yannick Haenel au théâtre, l'intervention du très discret Robert Alexis, ou encore une lecture déambulatoire dans les jardins de la maison de Jean Giono, récemment rouverte après trois années de réhabilitation. « Nous accueillons les voix accomplies, les plus discrètes, ou les plus jeunes. L'enjeu est de rester inventif dans cette base-là », conclut Olivier Chaudenson.
À l'image d'une dernière rencontre marquante, tenue dimanche 27 septembre en fin de journée. Antoine Volodine est venu présenter son « édifice », ses 11 textes publiés simultanément chez 11 éditeurs différents, autant que ses 40 années de travaux littéraires. L'anti-intelligence artificielle incarnée, en somme.
Antoine Volodine, dimanche 27 septembre- Photo PG LHPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.


