Il envahit l’espace de sa fougue et de son intelligence. Les livres sont ses compagnons depuis l’enfance. Mattias Guyomar en parle avec volubilité et gourmandise. Avec cette joie brute de partager ses enthousiasmes. Et d’ailleurs, rien ne prédestinait initialement cet étudiant en lettres modernes à Nantes à la magistrature. Pourtant, c’est précisément ce bagage humaniste qui va innerver sa pratique du droit. Pour lui, le droit est avant tout un « acte de langage » : il s’agit d’utiliser les mots non plus seulement pour la réflexion, mais pour agir sur le réel.
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Après Sciences Po Paris et l’ENA (promotion Victor Schœlcher, 1996), il intègre le Conseil d’État. Pendant près de 25 ans, il y exerce des fonctions de l'ombre, devenant un véritable « juriste-architecte » de l'État de droit. Rapporteur à la section du contentieux, président de chambre, mais aussi rapporteur général de la Commission supérieure de codification, il se spécialise dans l’art de mettre de l’ordre dans la masse des normes. Parallèlement, il enseigne à Sciences Po et à Assas, mû par une volonté constante de pédagogie et de partage de l’intelligence collective. En 2020, sa carrière prend une dimension européenne lorsqu'il est élu juge à la Cour européenne des droits de l'homme au titre de la France. Ce passage de Paris à Strasbourg est vécu comme un prolongement logique : il passe de la défense des libertés face à l'État français à la protection des droits humains à l'échelle de 46 États. Le 28 avril 2025, il atteint le sommet de cette institution en étant élu président de la CEDH, succédant au Slovène Marko Bošnjak.
Une philosophie de l’engagement : « Vivre, c’est être partisan »
La pensée de Mattias Guyomar est structurée par un universalisme exigeant. Se définissant comme néo-kantien, il croit fermement à l'existence de valeurs objectives - le vrai, le juste, le beau - qui transcendent les simples goûts individuels. Il s'inspire de penseurs comme Hans Kelsen, dont il admire la vision de la justice comme « bonheur social », et Ronald Dworkin, pour son approche du réalisme juridique. Mais son moteur intime réside peut-être dans un texte très court qu'il relit plusieurs fois par an : « Pourquoi je hais l’indifférence » d'Antonio Gramsci. Reprenant les mots du penseur italien, il affirme que « vivre, c’est être partisan » et qu'être juge, c'est assumer sa part de responsabilité dans le vivre-ensemble. Il rejette l'attitude de « l'aquoiboniste » et préfère la discussion franche issue d'un engagement de bonne foi.
Né à Guérande, il a grandi dans un environnement où l’horizon maritime se mêle au silence des marais salants. Son destin semble s'être forgé dans une forme de discrétion studieuse, loin des projecteurs parisiens. Fils d'un professeur de lettres classiques et d'une mère grande lectrice, il baigne dès son plus jeune âge dans les livres, qu'il considère comme son « environnement naturel ». Ses premiers émois intellectuels ne sont donc pas juridiques, mais littéraires. Son « premier choc » est l'album de Tintin, Le Sceptre d'Ottokar, suivi de lectures passionnées de la collection Rose et Verte, notamment Les Enfants de Timpelbach d’Henry Winterfeld. Adolescent, il traverse une véritable « crise de lecture », dévorant l'intégralité des œuvres d'Agatha Christie, de Simenon et de Sherlock Holmes, avant de se tourner vers les grands classiques comme Balzac, Zola ou tourne son regard plus à l’Est en se plongeant dans comme Kundera et Dostoïevski.
Au moment de se quitter, Mattias Guyomar nous recommandera un dernier livre : La septième croix. Signée de la militante anti-nazi Anna Seghers, qui le publia en au Mexique pour la première fois (Métalié, 2020). Elle écrivait : « Nous avons tous ressenti comment les événements extérieurs peuvent changer l’âme d’un être humain, de manière profonde et terrible. Mais nous avons également ressenti qu’au plus profond de nous, il y avait aussi quelque chose d’insaisissable et d’inviolable. » Comme une clé pour mieux comprendre l’institution qu’il préside et une part irréductible de lui-même.
Cette philosophie se traduit par une vision de la Cour comme un garde-fou nécessaire, un « sanctuaire de fondamentalité ». Pour lui, la CEDH doit agir avec subsidiarité : elle ne doit pas se substituer au législateur national, mais intervenir pour garantir cette part indisponible des droits humains que les États ne peuvent enfreindre. Il cite souvent l’arrêt Fedotova contre Russie sur le mariage des couples de même sexe comme exemple de cet équilibre délicat où le juge « photographie » un consensus européen sans imposer une vision unique.
Un destin de papier
Malgré les dossiers complexes et les enjeux géopolitiques, Mattias Guyomar reste un homme de papier. Il lit quatre ou cinq livres simultanément et refuse de séparer ses lectures professionnelles de ses lectures de plaisir. Son Panthéon personnel mêle la puissance de Philip Roth, la précision de Gide, et la réflexion politique d'Umberto Eco ou de Hannah Arendt. Il cultive un rêve pour sa retraite : écrire un roman policier. Mais plus encore, il ambitionne de devenir, dans le domaine du droit, ce que Daniel Arasse fut pour la peinture : un passeur capable de rendre une science complexe accessible, profonde et jouissive pour le plus grand nombre. En attendant, il continue de porter cette tension entre souveraineté des États et droits fondamentaux avec une conviction tranquille : celle que la dignité humaine doit rester le centre immuable de tout système juridique.
Et quand on lui demande comment il voit l’évolution actuelle de l’État de droit, il affirme : « Le droit est toujours l'expression d'un choix humain. Qu’il s'agisse du législateur adoptant une loi ou du juge interprétant un texte, c'est une volonté humaine qui s'exprime. C'est d'ailleurs pour cela que je ne crains pas que les machines remplacent un jour le juge ou le législateur. Pour lui, si le droit détient une force "performative" — ce que la loi énonce devient la règle de conduite —, son efficacité repose avant tout sur l'adhésion volontaire des citoyens et des États. Et l'État de droit est donc à la fois puissant et fragile. Il est puissant car « le droit, donc les mots, peuvent devenir une réalité », mais il est fragile car « il dépend du choix politique des États de respecter les jugements. Si les États décident de ne plus jouer le jeu, nos décisions ne seront plus exécutées, et il n'existera aucun remède à cela. »
Alexandre Duval-Stalla
Olivier Dion - Alexandre Duval-Stalla
Alexandre Duval-Stalla est avocat au barreau de Paris et écrivain. Ancien secrétaire de la Conférence du barreau de Paris (2005) et ancien membre de la commission nationale consultative des droits de l’homme, il est le président fondateur de l’association Lire pour en sortir, qui promeut la réinsertion par la lecture des personnes détenues, et du prix littéraire André Malraux.
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