Fondée en 1976 par Jean-Pierre Sicre, la maison Phébus obtient en 1985 le prix des Libraires avec La mémoire du fleuve de Christian Dedet. Alors dotée d'un catalogue d'une centaine de titres, elle décrochera ensuite le prix Interallié 1994 avec Eldorado 51 de Marc Trillard. Et trois prix Femina étranger : Mauvaise Pente de Keith Ridgway en 2001, Sang impur d'Hugo Hamilton en 2004 et Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka en 2012.
Repris par le groupe Libella en 2003, Phébus se présente comme une « maison d'histoires et d'étonnements » publiant « une littérature qui n'est pas normée, avec une espèce de fantaisie, une flamboyance qui navigue entre l'exigence, le plaisir et des formes un peu atypiques », comme l'explique Florence Barrau, éditrice du domaine étranger arrivée dans la maison en 2023. Water Music de T.C. Boyle (1988, 50 000 exemplaires vendus tous formats confondus) lui semble assez emblématique de ce qu'elle recherche. « Un auteur américain iconique, tour à tour punk, hippie, écolo, qui signe un texte d'une inventivité folle, aussi foisonnant qu'érudit. Un grand récit d'exploration et d'aventure, un roman-fleuve de 800 pages qui nous emmène de l'Écosse à l'Afrique barbare du XVIIIe siècle. Il y a là tout ce que j'aime dans la littérature. »
La touche écossaise
Marie Eugène, qui l'a rejointe en 2024 pour prendre la responsabilité du domaine français, abonde dans son sens : « J'avais l'image d'une maison qui publiait du gothique, des romans d'aventures, des récits de voyage. Je me suis intéressée au catalogue côté français et j'ai retrouvé cette idée d'un lieu qui attache de l'importance aux formes narratives, aux genres, à l'ailleurs. » Elle cite La boîte en os, un roman d'Antoinette Peské sorti en 1941 et reproposé régulièrement chez Phébus depuis 1984. Cette histoire d'amour toxique et de folie qui se déroule en Écosse et bascule dans le surnaturel correspond pour partie à l'idée qu'elle se fait de la maison. « C'est un chef-d'œuvre méconnu que nous allons republier. J'ai envie de faire redécouvrir cette femme qui a rencontré Apollinaire enfant, et a été soutenue par Cocteau. Nous travaillons à une édition collector avec l'illustratrice américaine Jeanine Brito, préfacée par Isabelle Huppert, à l'occasion de l'anniversaire des 50 ans de la maison. »
Côté étranger, c'est un autre roman-fleuve, à paraître en octobre 2026, qui sera le point d'orgue de ce cinquantenaire. La femme du Capitaine Achab de l'américaine Sena Jeter Naslund est un hommage, au féminin, au Moby Dick de Melville, « qui donne corps (et âme) à l'épouse du personnage principal, évoquée seulement en quelques lignes dans ce monument de littérature » constate Florence Barrau. Un Moby Dick dont la traduction d'Armel Guerne est un des long-sellers du catalogue Libretto. « L'investissement est considérable en termes de coût de traduction, assurée par Marc Amfreville, pour un texte qui fera lui aussi plus de 800 pages, mais malgré sa longueur, ce contretype féminin d'un des textes les plus mythiques des lettres américaines, que l'on peut lire à la fois comme un roman métaphysique et le plus formidable des romans d'aventures, s'est imposé comme une évidence dans le cadre de notre anniversaire. »
Les livres de la rentrée littéraire des éditions Phébus.- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Toutes deux insistent d'ailleurs sur la chance que cela représente de faire partie du groupe indépendant Libella (Buchet Chastel, Noir sur Blanc, Notabilia, Phébus, Delpire...) car Vera Michalski, sa dirigeante, veille à la liberté des éditrices et des éditeurs. Elle les soutient, les écoute, défend l'indépendance de chacune des maisons qui composent le groupe. Dans le contexte actuel, ces valeurs qui favorisent la création, l'esprit souple et l'énergie dans la défense des livres et de leurs auteurs n'en sont que plus précieuses.
Elle a ainsi accueilli avec bienveillance l'envie des deux éditrices, pourtant nouvelles dans la maison, de fêter dignement les 50 ans de Phébus. Pour Marie Eugène, « cet héritage est à la fois un guide et un phare. Il nous oblige. » Avec la graphiste Raphaëlle Faguer, qui œuvre également pour Stock ou Les Léonides, elles ont revu la charte et ont remis le soleil de Phébus en majesté. Afin de créer une identité plus sensible dans le domaine français alors que, côté étranger, chaque livre bénéficie de sa propre direction artistique, assurée par des partenaires tels que le Studio Cheeri ou le graphiste Antoine Desfilis.
Libretto & libertés
Florence Barrau rappelle que Libretto, la marque de poche du Groupe, dirigée par Eric Lahirigoyen et créée en 1998, était historiquement rattachée à Phébus. « Beaucoup d'auteurs ne sont plus dans notre catalogue mais ont alimenté Libretto de façon privilégiée pendant des années - Elif Shafak, Joseph O'Connor, Christian Kracht... »
Pas question de ne regarder qu'en arrière pour autant. Récemment, d'autres grands noms ont rejoint la maison, comme l'écrivain suisse allemand Martin Suter « dont nous avons publié Melody en 2024 et L'amour et la fureur début 2026, Jean Hegland pour ses deux romans Apaiser les tempêtes et Rappelez-vous votre vie effrontée, ou encore Alain Claude Sulzer, lauréat du prix Médicis étranger en 2008, qui vient de publier F. comme Frères. »
L'œil de Goliath de l'Argentin Diego Muzzio, Toutes les créatures de la Canadienne Sarah Louise Butler et De tourbe et d'os de l'américaine Anna North s'inscrivent eux aussi dans cette mouvance, « tout en préservant un équilibre entre romans et récits, sans carcans mais toujours avec cet étonnement nécessaire. » Une ligne qui correspond d'ailleurs à celle de Daniel Arsand, qui a été directeur éditorial de la maison de 2000 à 2015.
Quand on les interroge sur leur complémentarité, les deux éditrices répondent presque d'une seule voix. « On ne se connaissait pas avant, note Florence Barrau, mais nous avons des goûts communs, et nous nous sommes retrouvées très vite autour de lignes de force qui se croisent en permanence. » Même si Marie Eugène ajoute qu'elle garde de son parcours un goût pour les récits de l'intime, qu'elle retrouve également dans l'histoire de la maison. « Phébus a su exhumer des merveilles, comme Laissez-moi, un texte de 1933 signé Marcelle Sauvageot. Republié en 2004 et vendu à plus de 80 000 exemplaires tous formats confondus. Il ne s'agit pas d'un simple récit de soi, il y a un travail de transposition, de recomposition du réel qui est très fort. Quand je publie Louise Browaeys, je poursuis ce travail autour de l'intime et des femmes, qui ne manque pas d'être politique et même poétique. »
Auteurs historiques
Alors qu'elle développe également « des projets parfois aux confins de l'étrange, un peu noirs, un peu fantastiques, à l'exemple du premier roman de Stephene Gillieux Ici Tombent les filles, de Brûlent les falaises de la scénariste Emmanuelle Faguer ou Notre part féroce de Sophie Pointurier. » Quand Marie Eugène est arrivée, Anne-Solange Muis, romancière, géographe et éditrice venait de publier Une île pour elle « Nous venons de faire paraître son deuxième roman, Écume d'hiver, lauréat du prix Gens de Mer au festival Etonnants voyageurs », précise-t-elle.
Et il y avait quelques auteurs historiques, comme Bernard Ollivier dont Longue marche puis La vie commence à 60 ans « ont fait vivre Phébus pendant des années. Ses mémoires paraîtront à la fin de cette année anniversaire ». Citons encore Françoise Cloarec, l'autrice de Séraphine ou Angélique Villeneuve, qui a publié ici Les Fleurs d'hiver, Un territoire et Grand Paradis. « Elle a construit une œuvre extrêmement cohérente, inouïe de beauté, et elle publiera dans la rentrée littéraire d'août Des idées d'incendies, son dixième roman. C'est important que des auteurs de cette qualité reviennent au catalogue. Je voulais travailler avec elle depuis des années, bien avant mon arrivée chez Phébus. » Et Franck Bouysse, désormais chez Albin Michel, de sortir le dernier tome de sa trilogie La marche du rêveur dans la maison.
Le premier livre que Marie Eugène a sorti en janvier 2025, Tous les jours, Suzanne, signé par la chanteuse La Grande Sophie, a été adapté en spectacle et a tourné sur une cinquantaine de dates jusqu'aux Correspondances de Manosque. « Pendant que j'essayais de réinventer le catalogue, la Grande Sophie se réinventait », note-t-elle amusée. Le livre s'est vendu tout au long de la tournée pour finir à 7 000 exemplaires et a paru en avril au Livre de Poche.
Mobilité & actualités
Phébus bénéficie de la diffusion du groupe Libella. « On s'appuie sur un réseau de librairies de premier et de deuxième niveaux, souvent indépendantes, et de festivals, qui sont indispensables, côté étranger, pour donner de la visibilité à nos auteurs, poursuit Florence Barrau. Entre 2025 et 2026, j'ai ainsi pu faire venir six d'entre eux, ce qui est considérable. Sans les invitations d'Étonnants Voyageurs à Saint-Malo, d'Atlantide à Nantes, du Livre sur la place à Nancy ou encore de Quais du Polar à Lyon, il aurait été beaucoup plus difficile pour nous de les faire exister auprès du public français, d'organiser pour eux des tournées libraires, d'obtenir des interviews auprès des journalistes. Cela a été le cas, notamment, pour Jayne Anne Philips et ses Sentinelles, prix Pulitzer 2024. »
L'actualité américaine a jeté une attention particulière autour de ce grand roman qui prend place au lendemain de la guerre de Sécession. « On est parvenu à en vendre plus de 7 000 exemplaires, et le livre sortira en poche chez 10-18 cet automne. » Idem pour Les 8 vies d'une mangeuse de terre de Mirinae Lee, l'autre bonne surprise de la rentrée littéraire 2025, qui s'est vendue à près de 6 500 exemplaires, avec une tournée libraires au printemps et une pluie de coups de cœur pour ce premier roman coréen. Qui sortira lui aussi en septembre chez Libretto. Et prochainement, ce sera Natalie Adler, l'une des primo-romancières de la rentrée littéraire 2026, qui figurera parmi les invités du Festival America avec son roman En attendant Marky Moon, qui « nous plonge dans le New York queer des années 1980, alors que l'épidémie de Sida fait rage... » Autre incarnation d'une maison flamboyante et atypique mais en prise avec le monde.

