Il est des carrières qui ne ressemblent à aucune autre. Celle d'Isabelle Gorce en fait partie. Cette magistrate française a traversé les institutions judiciaires et pénitentiaires avec une constance remarquable, accumulant les responsabilités sans jamais perdre le fil d'une vocation affirmée dès ses débuts : servir la justice dans toutes ses dimensions.
Car, ce qui frappe chez Isabelle Gorce, c’est d’abord son professionnalisme. N’hésitant pas à argumenter, démontrer et convaincre. À dire ses vérités. C’est sans doute pourquoi une ancienne garde des Sceaux obtiendra son départ en 2010 de la direction interrégionale des services pénitentiaires de Bordeaux. Elle avait déjà ce trait de caractère de dire les choses sans ambages sur les questions budgétaires de l’administration pénitentiaire. Mais les politiques n’aiment pas les réalités. Et quand elles s’imposent à eux, ils en rejettent la responsabilité sur les autres. Ni responsables, ni coupables.
Formée à l'École nationale de la magistrature, dont elle sort en janvier 1988, Isabelle Gorce appartient à une génération de magistrats qui ont grandi avec l'ambition « de réformer autant que de juger. » Elle commence sa carrière au parquet, avant de bifurquer vers l'administration centrale du ministère de la Justice pour s’occuper de la réforme des conseillers pénitentiaires d'insertion et de probation. Car c'est bien l'univers pénitentiaire qui constitue le fil rouge singulier de son parcours. De 2013 à 2016, Isabelle Gorce occupe le poste de directrice de l’Administration pénitentiaire, domaine que la plupart des magistrats de haut rang évitent soigneusement. Elle y voit au contraire un terrain d'une richesse incomparable. Elle le dira elle-même : « Je connais peu d'univers professionnels d'une telle intensité », ajoutant que si les magistrats sont des techniciens du droit, la dimension humaine est tout aussi fondamentale.
La justice ne se rend pas seulement dans les salles d'audience
Le goût d’administrer ne la quitte plus. Elle devient présidente du Tribunal de grande instance de Marseille en 2016, puis présidente de la Cour d’appel de Bordeaux en 2020. Des fonctions aussi prestigieuses que prenantes. Ce qu'elle dit préférer dans son métier, c'est son extrême variété, tout en gardant une ligne directrice : la Justice. La formule, simple en apparence, résume en réalité une trajectoire qui n'a jamais dévié. Qu'elle ait dirigé des prisons, présidé des tribunaux ou animé des réformes institutionnelles, Isabelle Gorce a toujours su que la justice ne se rend pas seulement dans les salles d'audience. Elle se construit aussi dans les couloirs des administrations, dans les maisons d'arrêt, dans les politiques publiques qui façonnent le rapport de la société à ses règles.
Elle traite les dossiers comme elle a abordé l’œuvre de son auteur fétiche Marcel Proust. « À la recherche du temps perdu n'a que peu à voir avec la justice la plupart du temps. Mais c'est une leçon sur les êtres humains. » Elle s’attache à faire le tour d’un dossier pour mieux le comprendre. Même quand la tâche semble immense. C’est la même méthode qu’elle applique aux dossiers.
Les dieux ont soif et Le chemin des morts
Aux jeunes magistrats, elle recommande Les dieux ont soif d’Anatole France et Le chemin des morts de François Sureau. Entre folie révolutionnaire et réflexion intime sur le métier de magistrat. Comme si la folie des hommes ne cessait de bousculer la magistrate dans ses inquiétudes et ses questionnements sur la manière de juger au plus juste.
Figure discrète, peu portée sur la communication personnelle, préférant à l'exposition médiatique la rigueur du travail institutionnel, Isabelle Gorce est un profil rare, dans une époque qui valorise souvent le paraître sur le faire. Son livre de chevet est La Fin du courage de Cynthia Fleury. Comme si Isabelle Gorce ne renonçait jamais à cette Justice qu’elle sert autant qu’elle l’aime.
Alexandre Duval-Stalla
Olivier Dion - Alexandre Duval-Stalla
Alexandre Duval-Stalla est avocat au barreau de Paris et écrivain. Ancien secrétaire de la Conférence du barreau de Paris (2005) et ancien membre de la commission nationale consultative des droits de l’homme, il est le président fondateur de l’association Lire pour en sortir, qui promeut la réinsertion par la lecture des personnes détenues, et du prix littéraire André Malraux.
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