La diversité et l’autocensure de l’édition en débat à Francfort | Livres Hebdo

Par Claude Combet, à Francfort, le 11.10.2018 à 23h54 (mis à jour le 12.10.2018 à 10h23) Francfort 2018

La diversité et l’autocensure de l’édition en débat à Francfort

Débat sur la morale, la censure et l'édition à Francfort - Photo CLAUDE COMBET

Les éditrices Arpita Das (Yoda Press, Inde) et Dominique Raccah (Sourcebooks, Etats-Unis), le rédacteur en chef de Livres Hebdo, Fabrice Piault, et Claudia Kaiser (Foire de Francfort), ont débattu jeudi 11 octobre à Francfort de « la morale dans l’édition ».

La diversité de l’édition, la censure et l’autocensure ont été au cœur du débat sur "la morale dans l’édition", organisé jeudi 11 octobre à la Foire du livre de Francfort par Byte the book, le site britannique qui a pour objectif de connecter les gens de l’industrie du livre.
Animé par Justine Solomons, fondatrice de Byte the book, il a réuni Fabrice Piault, rédacteur en chef de Livres Hebdo, Arpita Das, fondatrice de la maison d’édition indienne Yoda Press, Dominique Raccah, fondatrice de Sourcebooks aux Etats-Unis, et Claudia Kaiser, pour la Foire du livre de Francfort, ex-libraire et spécialiste de l’édition en Asie du Sud-Est. 

Domination masculine

Sur fond de mouvement #MeToo et de mise en danger de la liberté d’expression dans de nombreux pays, il a été question de la présence des femmes dans l’industrie du livre depuis la création jusqu’à la tête des grands groupes d’édition. "En 1987, quand j’ai créé ma maison, être une femme entrepreneur était inhabituel", a souligné Dominique Raccah qui note la même discrimination du côté des auteurs, "les hommes sont davantage publiés, ont davantage de prix littéraires et de critiques dans les médias". "Les patrons des grands groupes sont des hommes, les femmes dirigent les maisons au niveau en dessous", a confirmé Fabrice Piault. "L’industrie du livre indienne n’est pas diversifiée ni progressiste. Ceux qui possèdent l’argent, les maisons d’édition sont des hommes. L’édition est un bastion masculin", s’est indignée Arpita Das

Fanatiques et discriminations

Pourtant, tous les intervenants se veulent optimistes et conviennent que les choses bougent, même lentement. "Quand on a démarré en 2004 avec les premiers titres LGBT, il y avait des activistes fanatiques qui pouvaient écrire, qui s’exprimaient sur les blogs. Depuis, l’Inde a déclaré l’homosexualité légale, et a reconnu les genres en 2013. Malgré le système des castes, il y a des communautés très actives qui luttent pour l’éducation et une nouvelle génération arrive dans les médias et l’édition", a raconté Arpita Das. "On doit créer une chaîne de lecteurs, éduquer les petits garçons en leur proposant des albums avec des petites filles", a martelé Dominique Raccah, "ce sont les adolescents et les jeunes adultes qui font la révolution". 

Ce qui a naturellement amené le débat sur les « sensitive readers » chargés aux Etats-Unis de veiller à ce que le contenu des livres soit politiquement correct et ne heurte aucune sensibilité. "Cela peut amener à des excès. Seul un 'native américain' peut écrire une histoire de native, un gay sur les gay, un homme sur les hommes? C’est ridicule: la fiction relève de l’imagination", a pointé Dominique Raccah. 

Autocensure

Il a aussi été question de censure. "Au Vietnam, en Chine, il n’y pas d’éditeurs indépendants car le gouvernement contrôle toute l’industrie du livre et ils interviennent en dehors du pays. Les auteurs vietnamiens sont publiés aux Etats-Unis", a souligné Claudia Kaiser, ajoutant : "Un romancier indonésien dont le héros va dans un bar gay ne peut pas être publié en Indonésie."

"Plus que la censure, le danger est celui de l’auto-censure", a ajouté Fabrice Piault, racontant l’histoire de Petit Paul, le roman graphique pornographique de Bastien Vivès (Glénat), "attaqué" par une pétition et retiré de la vente par deux chaînes de librairies. "C’est la même chose pour les écrits de Céline ou l’édition critique de Mein Kampf, sans cesse repoussée. A l’heure des réseaux sociaux, le danger vient de la pression", a-t-il ajouté tandis que Arpita Das soulignait que Mein Kampf est un best-seller en Inde, que l’on trouve dans toutes les gares. "Le livre le plus volé en bibliothèque est This book is gay, parce que les enfants ne veulent pas être vus en train de l’acheter. Les livres sont dangereux parce qu’ils sont intéressants", a conclu Dominique Raccah.

close

S’abonner à #La Lettre