"Sensitivity readers": naissance d’une profession | Livres Hebdo

Par Marine Durand, le 04.05.2018 (mis à jour le 04.05.2018 à 10h30) Etats-Unis

"Sensitivity readers": naissance d’une profession

Manifestations communautaires aux Etats-Unis. - Photo PHOTOMONTAGE OLIVIER DION

Les éditeurs et les auteurs américains ont recours à des conseillers littéraires spécialisés dans la détection, dans les manuscrits, des maladresses à l’égard des minorités afin d’éviter les polémiques qui peuvent embraser en quelques heures les réseaux sociaux.

C’est le New York Times qui, le 24 décembre dernier, les a mis en lumière: "A l’heure de l’indignation en ligne, le travail des sensitivity readers aboutit-il à de meilleurs livres ou à de la censure?" L’enquête du quotidien new-yorkais sur ces "démineurs de polémiques", chargés de vérifier, via leur expérience personnelle, que le vocabulaire d’un ouvrage n’offensera pas leur communauté, a suscité de nombreux commentaires. Son auteure y oppose la nécessité d’une littérature plus inclusive à la crainte de ne voir publiés que des ouvrages aseptisés. Dans le même temps, l’industrie du livre semble acter la professionnalisation de ces spécialistes aux domaines d’expertise divers, de la surdité aux communautés LGBTQI: en décembre et en janvier, l’Association des éditeurs américains (AAP) et l’Association des libraires américains (ABA) ont chacune organisé une table ronde questionnant les bonnes pratiques ou les avantages à faire appel aux sensitivity readers. Et cette profession émergente est en passe de devenir un maillon fort de la chaîne de publication.

Qu’est-ce qu’un sensitivity reader?

Dans une interview accordée à Vulture le 28 décembre, Dhonielle Clayton raconte ses premiers pas de "démineuse littéraire": "Dans les ateliers d’écriture à l’université, les gens voulaient décrire des personnages noirs. Alors ils se tournaient vers moi, la seule Noire du groupe, pour que je relise leur travail. Puis mon nom à commencer à tourner." Le recours à des conseillers extérieurs lorsqu’un auteur écrit, selon l’expression consacrée aux Etats-Unis, "en dehors de sa propre culture", n’est pas entièrement nouvelle. Mais la romancière Justina Ireland, qui milite via sa plateforme Writing in the margins pour une plus grande diversité chez les auteurs publiés, a définitivement implanté le terme: en avril 2016, elle a lancé la première base de données référençant les "sensitivity readers" en activité. Ces derniers peuvent y présenter leur parcours, leurs tarifs et leurs domaines de compétences. "Un sensitivity reader traque dans un manuscrit les préjugés intériorisés et le langage connoté négativement", détaille Writing in the margins. "Je suis une consultante qui peut aider à rendre les personnages plus tridimensionnels, et affiner leurs expériences", explique de son côté Elizabeth Roderick, dont l’expertise s’étend des troubles bipolaires aux violences conjugales. D’abord informel, le recours à ce genre de consultants s’est démocratisé après plusieurs bad buzz retentissants dans l’édition américaine. Harlequin se souvient encore de la polémique entourant la sortie de The continent de Keira Drake en 2016. Offert à quelques lecteurs avant sa parution officielle, le roman s’est retrouvé qualifié de "raciste" et de "rétrograde" dans de nombreuses critiques en ligne, obligeant l’auteure à reprendre son texte. Les équipes d’Harlequin Teen ont retenu la leçon, et embauché deux sensitivity readers l’année suivante.

Comment ça marche?

"Les Sensitivity readers font définitivement partie de la chaîne de publication." Cheryl Klein, Tu Books - Photo DR

Editrice chez Tu Books, label jeunesse et young adult de Lee and Low Books, Cheryl Klein préfère parler "d’experts culturels" pour évoquer ces conseillers, qu’elle mandate pour des missions au cas par cas. "Je cherche des personnes dont les domaines d’expertise correspondent le mieux à mes besoins sur tel ou tel livre. Idéalement, des gens dont je connais déjà la sensibilité littéraire via des publications antérieures, ou un blog." Quand ce n’est pas l’éditeur qui décide de faire relire le manuscrit, c’est bien souvent l’auteur qui engage un, voire plusieurs sensitivity readers. Mais l’agent peut jouer le rôle d’intermédiaire. Auteure de polars, Susan Furlong s’est vu proposer par son agent une liste de professionnels de confiance pour vérifier le caractère de son "personnage principal et de son chien, tous deux vétérans de guerre et souffrant de stress post-traumatique", raconte-t-elle. "A un moment du livre, je décris le chien se dandinant sur ses trois pattes, excité mais estropié, sa difformité ne lui permettant plus de tenir droit. Ma relectrice a suggéré que j’élimine les mots "estropié" et "difformité", qui pouvaient être perçus comme insultants par des personnes handicapées." Writing in the margins rappelle cependant que les sensitivity readers ne sont pas une "garantie" contre les commentaires négatifs, et fixe à 250 dollars par manuscrit (autour de 100 000 mots) la rétribution minimale pour une lecture.

Qui sont les sensitivity readers?

Les parcours sont aussi nombreux que les sensitivity readers, mais les 227 noms de la base créée par Justina Ireland apportent quelques informations sur leur profil type. Le sensitivity reader est généralement une femme, qui propose ses services en free-lance et dispose d’une expérience dans le monde du livre en tant qu’auteure, éditrice, ou diplômée d’un programme d’écriture. Jennifer Baker, qui a occupé divers postes dans l’édition en quinze ans et se prononce majoritairement sur la représentation des Afros-Américains, reçoit trois demandes par mois en moyenne, qu’elle accepte "lorsque [s]on emploi du temps le permet". La jeune femme, et c’est assez récurrent chez les sensitivity readers, est aussi engagée pour une meilleure représentativité de la profession, via le podcast qu’elle anime depuis quatre ans, "Minorities in publishing".

Bientôt incontournables?

Parce que les éditeurs ont à cœur d’offrir aux jeunes lecteurs des livres dans lesquels ils peuvent se retrouver, le segment jeunesse-young adult a été le premier à faire appel aux sensitivity readers. "Ils font définitivement partie de la chaîne de publication", affirme Cheryl Klein, de Tu Books. Pour la fiction adulte, les exemples sont moins nombreux. Mais Elizabeth Roderick plaide pour une généralisation de la pratique: "Les auteurs privilégiés écriront toujours des histoires sur les personnes marginalisées, c’est un fait. Les sensitivity readers sont un moyen pour ces dernières de s’impliquer davantage dans le processus, de faire entendre leur voix." Jennifer Baker, qui "reçoit chaque mois des manuscrits sur des Noirs écrits par des Blancs", ne dit pas autre chose. Mais elle espère que la multiplication des sensitivity readers ne servira pas d’alibi au monde de l’édition pour éluder son manque encore criant de diversité.

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