Signature

Karim Kattan : celui qui aime

Karim Kattan, "Septentrionale" (Elyzad) - Photo Rebeccca Topakian | Mirage Collectif

Karim Kattan : celui qui aime

Chaque mois, un homme ou une femme de lettres ou d'affaires nous raconte une signature marquante. Aujourd'hui, Karim kattan, écrivain.

Par Karim Kattan
Créé le 12.06.2026 à 12h24

J'aime les signatures qui ne me sont pas adressées. Celles, par exemple, qui peuplent les livres d'occasion, ces trésors de messages abandonnés par leur destinataire. Un tendre « avec tout mon amour » est inscrit sur la première page d'un Partage de midi de Claudel chez moi, signé d'un gribouillis qui devait être limpide pour qui a un jour reçu le livre, la signature et tout cet amour. J'aime l'intensité émotionnelle que je peux déceler ou imaginer ; ce que trahit le tracé d'un nom stylisé.

J'ai les lettres d'un bisaïeul ou arrière-arrière-oncle, je ne sais jamais, un certain Habib qui, parce qu'il commerçait avec les Européens signait ses lettres par une presque-traduction de son nom : « Aimé. »

Cet homme d'affaires adressait des lettres sobres et comptables à d'autres hommes d'affaires. Elles n'ont pour moi aucun intérêt, si ce n'est cette signature électrisante. Par elle, l'homme d'affaires déclare à ses pairs : « Je suis Habib de Palestine, cher collègue, mon nom est l'amour. »

« Parfois je me multiplie, parfois je me divise »

Lorsque l'on vit entre deux langues, il est courant d'avoir deux signatures. Je signe en alphabet latin la plupart du temps, mais parfois dans l'abjad arabe. En Palestine, mon nom complet est formé de mon prénom, celui de mon père, celui de mon grand-père et mon nom de famille. En France, cette nomination et la signature qui l'accompagne sont divisées par deux. Parce que je vis entre-deux, parfois je me multiplie, parfois je me divise. Tout comme mon Habib.

Je dis « mon », car la première fois que j'ai vu sa signature, je suis tombé raide dingue de lui. Les boucles de ses lettres, la ligne de son accent aigu, tout était délicat et vigoureux, ardent et érotique. Je caressai cette signature comme un corps nouveau et imaginai qu'il ne pouvait qu'être beau, mon Habib, que par son nom, nous allions nous aimer. Il a déposé dans un nom en bas de ses factures, sa profession de soi : « Je suis deux, Janus, bifrons, Habib et Aimé, homme des passages, entre deux continents et deux visages, voici moi et la traduction de moi, je te les offre, à toi qui voudras un jour me connaître et me reconnaître. Et je t'attends. »

Et voilà qu'un siècle plus tard, un lointain neveu de neveu de neveu, ouvre ses lettres et s'y reconnaît. Il m'aura attendu longtemps, Habib-Aimé. Je suis soulagé de l'avoir trouvé, d'avoir reconnu et aimé sa signature. Par elle et grâce à lui, j'ai aussi reconnu qui je souhaitais être.

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