Quand j'ai commencé à réfléchir au thème « signature », j'ai tout de suite pensé aux signatures d'un auteur. Il ne s'agit pas de rendre le livre meilleur ou d'y ajouter quelque chose, mais plutôt d'y apposer une marque qui prouve que cette rencontre a eu lieu. Ceci permet au lecteur de ranger dans sa bibliothèque non plus seulement un livre, mais un moment partagé.
Ce qui m'a toujours frappé dans ces interactions, c'est leur asymétrie. Pour l'auteur, la plupart de ses dédicaces se confondent. Il ou elle a des centaines, des milliers, des centaines de milliers de lecteurs selon son succès. En revanche, pour le lecteur, cette signature est unique. C'est peut-être la seule fois qu'il rencontrera son idole, voilà longtemps qu'il attend ce moment, il est peut-être venu de loin pour le vivre. Trente-sept secondes qui se fondent parmi toutes les autres pour l'artiste, trente-sept secondes qui se gravent dans l'éternité pour son lecteur.
« Nous avons une vie entière à habiter et nous sommes seuls à en faire l'expérience totale »
Mais en y réfléchissant, nous sommes tous, tous les jours, dans la position de cet auteur, sans vraiment nous en rendre compte. Si le chef signe avec le plat qui a fait sa renommée et le vigneron à travers un savant mélange de jus de raisins, nous signons tous au monde à travers notre attitude et nos actions.
Nous avons une vie entière à habiter et nous sommes seuls à en faire l'expérience totale ; les autres, eux, n'en voient que des bribes éparpillées. Qu'on en soit conscient ou non, la somme de nos gestes constitue autant de signatures dont le monde qui nous entoure ne récolte que les éclats. Face à chacun de nos gestes a priori banals, il y a quelque part un lecteur - ami, proche, connaissance, inconnu - qui nous regarde et pour qui ces quelques heures, ces quelques minutes, ces quelques secondes seront tout ce qu'il aura de nous.
La tarte aux pommes d'une grand-mère peut habiter les souvenirs de toute une famille. Le sourire et la gentillesse d'un médecin peuvent illuminer la journée de tous ses patients. La même histoire d'un coiffeur qui radote constitue une expérience particulière pour chacun de ses clients. C'est pourquoi, comme un auteur qui signe les livres de ses lecteurs, nous avons un devoir envers le monde. Car si chaque moment banal peut devenir le souvenir inoubliable de quelqu'un, cela ne donne-t-il pas envie de s'appliquer à chaque instant ?
