J'ai signé mon premier contrat d'édition en 2010 avec Léo Scheer. Il portait une impressionnante bague tête de mort et nous étions au 17, rue de l'arcade : c'était beau comme un début de roman surréaliste. Je rêverais le soir même, délire classique, que j'allais vendre des millions de livres et devenir instantanément riche et célèbre. L'à-valoir était de 1 000 euros, le tirage, identique.
Le contrat serait finalement rempli deux ans plus tard, avec la signature de mon premier roman chez Gallimard - le rêve, ne mentons pas, de tous les aspirants écrivains. On ne le sait que trop, là-bas, dans la maison mère. Où on nous fait signer dans un petit bureau du quatrième qui sert aussi de lieu d'entreposage des manuscrits - des manuscrits refusés, pour leur écrasante majorité. On ne fait pas le fier, quand on signe, avec un tel poids sur les épaules. Mais je crois que c'est de l'histoire ancienne : manuscrits et contrats sont désormais, comme partout, dématérialisés.
« Je suis un écrivain prudent »
Pour ce qu'on les lit, de toute façon. La ligne du titre, souvent provisoire. Celle de l'à-valoir, des pourcentages négociés. On signe vite. Parfois très vite, comme l'été où je suis parti au Seuil pour suivre mon éditrice. Je n'ai pas d'agent et essaie simplement de gagner ma vie avec mes livres. Qu'on m'aide à tenir un ou deux ans de plus, que j'en écrive un nouveau. J'ai rarement eu des avances en avance, je préfère signer quand le roman d'après est déjà commencé, et celui d'avant à peine en librairie. Je suis un écrivain prudent : je signe en général juste avant le constat d'une possible catastrophe en termes de ventes, et de la catastrophe inverse, largement méconnue, d'un succès fulgurant. Tout le monde reste ainsi bien raisonnable.
La première fois que j'ai vraiment gagné de l'argent avec mes livres, avec le succès de mon premier roman, j'ai failli ne pas pouvoir encaisser le chèque : je l'avais soigneusement jeté dans la poubelle jaune de mon immeuble. Ce qui témoigne j'espère plus de la grandeur de mon idéal littéraire que de mon engagement écologique.
Il est vrai aussi que je n'avais pas eu de mal à couvrir et dépasser l'à-valoir de 3 000 euros signé alors au milieu des piles de manuscrits refusés.
Faute d'imaginer vraiment qu'on me lit et que j'ai des lecteurs, perspective qui continue de m'effrayer, mon rapport à la publication est tout entier concentré dans cette question de l'à-valoir, que j'ai appris à mieux négocier, et que j'essaie de couvrir - comme un col qu'on a plaisir à franchir, même en laissant sur son bord les à-pics des sommets inaccessibles des ventes.
Le point culminant du Massif armoricain, situé au nord de ma Mayenne natale, s'appelle le mont des Avalloirs.
