Un et un ne font pas deux. Voilà la conclusion de ces journées d’études de l’Association des bibliothécaires départementaux, rassemblés à Nantes du 21 au 23 septembre sur le thème de la coopération.
Car un et un donne bien davantage que deux, comme le savent bien les bibliothécaires coutumiers des alliances qui démultiplient les énergies. « Dans nos métiers, la coopération est fondamentale, c’est une pratique quotidienne, faire le pari de l’intelligence collective. Ce qui paraît impossible devient possible dès lors qu’on ne le porte plus seul », introduit Christel Belin, coprésidente de l’association.
Peser dans les négociations
Un exemple, qui fait l’objet d’un atelier : mutualiser des bâtiments. Un concept qui permet d’optimiser l’utilisation d’un lieu (chauffage, horaires d’ouverture…), de profiter des compétences de chacun (lorsqu’une école de théâtre propose une représentation dans le hall) et d’attirer des personnes qui n’auraient fréquenté qu’une des structures si l’autre n’avait pas été voisine.
Autre modèle qui a porté ses fruits : la mutualisation des ressources numériques afin de peser dans des négociations, comme nous le raconte une bibliothécaire d'Indre-et-Loire. Confrontée à un fournisseur de ressources numériques qui lui imposait une plateforme et lui en interdisait une autre, elle s'est alliée avec ses collègues de la Sarthe pour accéder aux ressources qu’elles souhaitaient.
Alliance entre bibliothèques et ministère
En partageant leur communication pour Biblis en folie, événement chapeauté par le ministère de la Culture, les bibliothèques forment un mouvement d’ampleur nationale. De la même manière, un groupe travaille à harmoniser les données d’activité des bibliothèques à l’échelle européenne, afin de mieux les comparer, les connaître, « donc mieux les défendre », plaide le ministère. Qui continue d’octroyer des subventions à travers les contrats départementaux lecture. Les prochains départements signataires sont le Cantal, l’Aude et les Hautes-Alpes.
Autre chantier : aider les bibliothèques à être plus accessibles aux personnes porteuses d’un handicap. Le ministère annonce qu’il veillera « à ce que chaque bibliothèque départementale forme un référent accessibilité ».
Dynamiter les imaginaires
On parle souvent de bibliothécaires de plus en plus polyvalents, véritables « couteaux suisses ». Au risque de l’épuiser. Cette fois, il s’agit d’agglomérer des personnes spécialisées, des bibliothécaires et des « partenaires ». C’est là qu’intervient le géographe invité, Damien Deville. « 1 + 1 en géographie, c’est toujours supérieur à 2. Prenez un humain et un chien. Avec leur amitié, ça fait trois. À cela s’ajoutent les souvenirs, l’espace (la place que l’on fait chez soi pour accueillir cette relation)… »
Conclusion : « Il faut miser sur la diversité. Or, la spécialisation des territoires a créé de l’uniformité, donc de la précarité. Ce sont deux processus qui se conjuguent », avance le chercheur associé au laboratoire Médiations de Sorbonne Université. On pense au remembrement des champs qui a appauvri la biodiversité, ou aux quartiers mono serviciels qui ont créé de mornes cités-dortoirs ou quartiers de bureaux.
Contre cette désertification, Damien Deville propose de réarticuler les choses (humains, non-humains, lieux, récits) entre elles. « En remettant en mots, en cartes, en symboles ce qu’il y a autour de nous. » Il projette alors des cartes tirées de l’atlas La France des mille lieux : vers un réenchantement cartographique (Ulmer, 2025), qui superposent détails topographiques et dessins oniriques. L’une représente des fleuves et forêts de la Bretagne avec des sardines et des conserveries, pour raconter une histoire. Et de conclure sa conférence par la nécessité de « dynamiter les barrières de nos imaginaires ».
Parkour
C’est là toute la difficulté. Sortir de nos représentations du monde. Quand une bibliothèque coopère avec des professionnels du social, de la politique, de l’environnement, du bâtiment, des voiries… « Il faut écouter, apprendre une autre langue professionnelle, prendre le temps de comprendre les contraintes de l’autre avant de lui exposer les nôtres. Comprendre ce qui nous divise, puis nous distingue », poursuit Christel Belin. Ajoutant que « nous apprenons plus de nos détours que de nos certitudes ».
La Bibliothèque de la Sarthe donne l’exemple d’une résidence d’artistes organisée avec une école et des structures PMI (protection maternelle infantile), et de ses difficultés : harmoniser les calendriers et rassurer sur le thème intimidant de la résidence : la philosophie.
Effet domino
« Il y a toujours plus à gagner à aller vers l’autre que de se refermer sur soi », clame devant l’assemblée Dominique Poirout, conseillère culture et patrimoine au Département de la Loire-Atlantique. Elle mentionne l’association Mobilis, le pôle régional des acteurs du livre et de la lecture des Pays de la Loire qui n’a plus de salariés depuis juillet 2025, suite à l’arrêt des subventions de la Région. « Quand on coupe les vivres au réseau, c’est tout la chaîne qu’on fragilise », pointe l’élue, qui refuse de faire de la période de rigueur actuelle « un prétexte pour sabrer la culture ».
« La lecture publique n’est pas facultative et ses résultats ne se mesurent pas à coups de dividendes sur tableur Excel. Elle est fondamentale pour l’émancipation, l’esprit critique et la citoyenneté. Les bibliothèques retissent le lien social là où il s’effiloche », loue-t-elle. Coudre, réparer, tout un métier.
