Aux États-Unis, une bibliothèque n’achète pas d'e-book : elle en loue les licences. Faute de doctrine de la première vente applicable au numérique, les éditeurs fixent librement prix et conditions, ce qui met à mal la trésorerie des établissements, dont trois opérateurs ont détaillé les effets de ce déséquilibre lors d’une table ronde à la Foire de Francfort.
50 % des acquisitions des bibliothèques vont au numérique
Le modèle de 26 prêts, introduit par HarperCollins il y a 15 ans, a servi de socle. Macmillan a ensuite imposé un embargo sur les nouveautés en 2018, avant de l’abandonner. La pandémie ayant fait exploser la demande, Penguin Random House a alors ouvert l’éventail des licences (deux ans, un an, paiement à l’usage), sans que le « reset » espéré se matérialise.
Résultat, les Big Five, qui concentrent l’essentiel de la demande, pratiquent des prix plus élevés et des termes plus restrictifs, tandis que près de 50 % des budgets d’acquisition vont au numérique.
Les licences de deux ans des grands groupes entraînent un taux de rachat inférieur à 10 % selon Micah May, directeur du développement commercial de Palace Project (Lyrasis), qui met en cause ce système qui « vide les rayons de milieu de liste et de fonds ». Palace défend des licences au nombre de prêts (40 prêts dont 10 simultanés, lots de 5 ou 100) et une propriété numérique « un exemplaire, un utilisateur » sur plus de 20 000 titres.
Brad Rose, vice-président stratégie de contenus de Hoopla Digital, plaide pour le paiement à l’usage, lancé en 2013 : tout le catalogue est actif dès l’activation du service, et plus de 500 000 e-books uniques sont empruntés chaque année.
L’audio tire la demande, porté par la romantasy
« Le gros du budget mensuel part chaque mardi sur les nouveautés, souvent de la fiction adulte », explique Heather McCormack, directrice du contenu numérique d’OCLC Cloud Library. Le reliquat alimente l’enveloppe du paiement à l’usage, mensuelle, qui disparaît une fois épuisée. L’audio, vendu en licence perpétuelle y compris par la plupart des grands groupes tire la demande, selon Micah May. Chez Cloud Library, il dépasse les e-books en vente depuis deux ans, porté par la romantasy qui détrône le polar.
Faute d’avancée, la voie législative s’ouvre. Après l’invalidation en 2021 de la loi du Maryland, jugée contraire au droit d’auteur, la nouvelle vague de textes régule les achats des bibliothèques, non les éditeurs. « Il est difficile de dire que les bibliothèques ne devraient pas avoir accès à un prix raisonnable », estime Micah May, pour qui l’angle de la protection du consommateur, compétence des États, devrait éviter l’écueil fédéral. Les promoteurs visent un coût par prêt inférieur à 2 dollars, sans expiration. Heather McCormack juge la démarche « extrême », constatant des progrès depuis 2020.
Des prix plus bas, c'est plus de ventes
Reste le levier budgétaire, que certaines bibliothèques actionnent déjà. Elles achètent un exemplaire supplémentaire quand le nombre de réservations par exemplaire dépasse un seuil. Ce seuil, longtemps unique, varie désormais selon la licence, détaille Micah May : 3 réservations par exemplaire pour un titre à moins de 40 dollars sans limite de durée ; 8 à 10 pour un titre à plus de 60 dollars ou à durée limitée. Les éditeurs aux conditions raisonnables vendent ainsi davantage d’exemplaires, tandis que les files d’attente s’allongent sur les autres titres, à charge pour les bibliothèques de l’expliquer à leurs lecteurs.
Le débat souffre aussi d’un manque de chiffres. « L’absence de source de données solide sous-représente la valeur des bibliothèques », regrette Brad Rose, alors que les ventes en bibliothèque n’apparaissent pas sur les relevés de droits des auteurs.
Pour Micah May, les éditeurs n’ont pas à craindre une baisse des prix : elle n’amputerait pas les budgets, mais élargirait les achats, avec plus de titres et davantage de fonds de catalogue. « Jamais, dans l’histoire des bibliothèques, quelqu’un n’a dit : le prix a baissé, je vais dépenser cet argent ailleurs ».