Le jour d'après

Frédéric Lavabre : "le temps de la surproduction est passé"

Frédéric Lavabre, directeur des éditions Sarbacane, en confinement fin avril 2020 - Photo DR.

Frédéric Lavabre : "le temps de la surproduction est passé"

Deuxième épisode du feuilleton de Livres Hebdo "Le jour d'après"rédigé à tour de rôle par différents professionnels du livre. Aujourd'hui Frédéric Lavabre, directeur de la maison d'édition spécialisée jeunesse et bande dessinée, Sarbacane.

Par Fabrice Piault,
Créé le 28.04.2020 à 16h00,
Mis à jour le 28.04.2020 à 16h00

« Le 17 mars au soir, alors que nous traversions le vieux pont suspendu aux arches lourdes qui mène à la forêt, les eaux ardoise de la Loire à cette heure, et hautes à cette période de l’année, roulaient et venaient lécher la berge bruissant d’herbes toutes jeunes. En ce début de printemps, l’air était vif, pur, comme il l’est en montagne. Je poussai la porte de notre petite maison, ancienne école du village. Il faisait froid. Nous étions partis pour huit semaines d’un voyage étonnant, mais nous ne le savions pas encore.

On se skype demain

Toute la journée, j’avais dû, à la hâte, en chef d’équipe (pas comme un général – nous ne sommes pas en guerre !), établir non pas un plan de bataille ou de repli, mais simplement organiser au plus juste les semaines à venir. Chaque membre de mon équipe s’était concentré, sachant ce qu’il devait faire, puis nous nous sommes quittés, un peu groggy, en bas de l’immeuble de la rue d’Hauteville, nos ordinateurs portables sous le bras : « Bon ben… à bientôt et courage, hein ! » « Ouais, ouais t’inquiète… » « On se skype demain, hein ? » « OK, OK… » Et, comme une volée d’étourneaux, chacun s’était dirigé courageusement vers son voyage personnel, intime.

J’avais essayé de penser à tout, manuscrits, sorties papier, agenda, une microscopique trousse en toile bleue achetée en voyage bourrée de quelques stylos – jamais assez – d’une gomme, d’un marqueur fluo, comme un élève sérieux – que je n’ai jamais été, trop dispersé ! – prépare sagement sa rentrée. Dès le 18 mars au matin, j’avais décidé que la table en bois de la salle à manger serait désormais mon bureau. Je m’assis, ouvris mon portable avec un seul objectif en tête : préparer l’après.

L'après, oui, mais quand ?
 
L’après, oui, mais quand ? Difficile d’établir une stratégie du « comment »  sans connaître la date du retour. Casse-tête chinois… Alors on a fait et défait les programmes, construit tant bien que mal un catalogue de reprise, sans oublier celui de la rentrée. Des semaines fluctuantes en suivant l’actualité, mais pas trop, afin de garder son énergie concentrée « là où on peut agir ».

Des semaines faites, surtout, d’échanges avec les auteurs. Leur apporter une parole réconfortante, trouver les mots qui rassurent, leur confirmant que oui, tous les droits seraient bien versés en avril, leur dire que la maison est solide, se projeter avec eux les livres à venir.

Des semaines à envisager des hypothèses de reprise avec notre diffuseur – des optimistes, des réalistes –, faire rentrer en stock les livres encore bloqués chez les imprimeurs, téléphoner aux copains libraires, Valérie des Arpenteurs, combative, Didier de BDlib, toujours avisé, Samuel de Bulle, bouillonnant d’idées mais inquiet, et tant d’autres...

Les livres resteront

Se parler entre collègues, sur le travail, mais pas seulement. Je me souviens du coup de fil aussi inattendu qu’amical de Marion Jablonski, tandis que je regardais après une journée bien remplie le soleil réchauffer une dernière fois la cime des arbres, ou de celui, plus matinal, d’Antoine Gallimard, lui dans son jardin, moi dans le mien ; il voulait partager avec moi sa conviction, selon laquelle les livres, ceux de création, eux resteront. J’en ai fait le pari avec lui.
 
Et puis la date du 11 mai est tombée et avec elle la perspective d’un possible premier office au 27 mai et la promesse de voir enfin nos nouveautés du printemps en librairie. On a tricoté un tout dernier programme de reprise, en diminuant de 40 % les parutions sur 2020, la mort dans l’âme, forcément, mais pour donner les meilleures chances à tous nos titres.
 
Le 10 mai prochain, je m’imagine retraverser le pont, accompagné d’Emmanuelle, l’éditrice albums de Sarbacane, avec qui je partage ma vie et bien plus. Après huit semaines humainement passionnantes et un printemps au ciel méditerranéen sans quasi une goutte d’eau, la Loire aura diminué de 40 %, et comme dans un clin d’œil malicieux, elle me dira placide : « Tu vois, c’est pas si grave, je m’adapte. »

Moins nombreux, mieux travaillés, mieux accompagnés

Le 11 mai prochain, je serai heureux de retrouver ma chère équipe, vaillante, solidaire, mais j’aurai aussi un léger sentiment de nostalgie pour les promenades au soleil couchant sur le chemin de halage à écouter le chant des crapauds, ou celui plus lumineux de la fauvette à tête noire, de la mésange charbonnière, à voir pêcher la Grande aigrette, le héron blanc, admirer les huttes des castors bâties dans les berges… se rafraîchir au soir tombant de la petite bière comme il faut en contemplant mon jardin, où chaque jour apportait sa joie florale, la glycine, puis les roses, les hortensias… Cette incroyable parenthèse avec deux de nos filles et le compagnon de l’aînée, chacun dans son espace de coworking campagnard…
 
Je fais le pari que cet étrange moment de vie qui nous aura toutes et tous changés, fera que le temps de la machine à laver – plus gris – de la surproduction est passé et que nous allons aborder les années qui viennent autrement. Avec l’envie profonde et sincère que les livres publiés (et non pas « produits »), soient moins nombreux, mieux travaillés, mieux accompagnés, suscitent plus de ventes au titre, moins de retours, que les auteurs, les maisons qui les publient et les libraires qui les proposent, en vivent mieux, durablement… On essaie ? »

Et vous ? Racontez-nous comment vous voyez le jour d’après, comment vous imaginez la relance de votre activité en nous écrivant à l'adresse  confinement@livreshebdo.fr

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