C'est une vallée bien à part que celle du Vénéon, aux confins de l'Isère et des Hautes-Alpes. À 1 600 mètres d’altitude, les Étages n'y est plus seulement le dernier hameau habité avant les sauvages sommets des Écrins, il est aussi depuis cinq ans le nom d'une maison d'édition qui a réussi à faire sa trace.
C'est là, loin des centres parisiens, que Christine Cam, ancienne éditrice chez Casterman, a choisi de refonder sa vie, aux côtés d'un célèbre local, Jean-Marc Rochette. Un choix de territoire qui irrigue toute la ligne de la maison, garante d'une édition lente, incarnée, attentive aux paysages et construite à rebours des logiques de production industrielle.
Livres Hebdo : Quel bilan tirez-vous des cinq premières années des Étages, sur le plan éditorial d'une part, et économique de l'autre ?
Christine Cam : 2026 est une année clé. J’ai maintenant le sentiment de maîtriser mon catalogue, et d'avoir trouvé un rythme qui me correspond, autour de six à sept titres par an, avec une présence régulière en librairie. Jusqu'à présent, il y avait des temps forts et des creux importants. Aujourd’hui, c’est plus équilibré, plus lisible.
Sur le plan économique, je suis à l’équilibre. Avec des projets « vitrines », essentiels pour la ligne mais pas immédiatement rentables, et d’autres qui fonctionnent plus vite et permettent de continuer à investir et à prendre des risques. Le succès d'Au Cœur de l'hiver de Jean-Marc Rochette, vendu à 30 000 exemplaires, y est pour beaucoup.
Revenons à la genèse : comment est née la maison en 2021 ?
Elle est née après mon départ de Casterman en 2020. J’avais le sentiment d’arriver au bout d’un cycle, et surtout l’envie de produire mes propres livres. Le Covid a été un moment de bascule. Je me suis installée aux Étages, où je faisais déjà beaucoup d’allers-retours. Et j’ai décidé d'y créer une maison d'édition très structurée, avec peu de titres, mais une cohérence très forte, autour de la montagne et du vivant. L’idée, dès le départ, était de ne pas participer à la surproduction, mais d’apporter quelque chose de différent.
Comment définiriez-vous aujourd’hui votre ligne éditoriale ?
Au début, je pensais faire uniquement des livres de montagne. Et puis j’ai compris que ce qui m’intéressait vraiment, c’était l’humain confronté à des environnements extrêmes. On retrouve ça dans la montagne, mais aussi dans la forêt, en mer, dans des territoires isolés. C’est une forme de naturalisme. Cette ligne traverse tous les formats : littérature, beaux livres, poésie… Et désormais bande dessinée.
Justement, vous publiez en mai votre première BD : Mona d'Éric Savoldelli…
Oui, c’est une étape importante. C’est mon métier d’origine, donc quelque chose de très naturel, mais aussi un enjeu économique fort, avec des projets forcément plus lourds. Éric Savoldelli, est un jeune auteur, très ancré dans son territoire. Le livre est déjà très bien accueilli par les libraires, avec une mise en place revue à la hausse autour de 10 000 exemplaires. C’est aussi l’aboutissement d’un travail de structuration du catalogue qui me permet aujourd’hui de prendre ce type de risques.
Cherchez-vous par là à élargir votre lectorat ou à rester sur votre ligne très « niche » ?
L’objectif n’est pas d’élargir pour élargir. Je veux rester sur une ligne très cohérente. Chaque titre doit avoir sa place dans un ensemble très construit. En revanche, je me permets des incursions dans différents formats — BD aujourd'hui, jeunesse demain — à partir du moment où ils restent alignés avec cette ligne. C’est une diversification, mais pas une dilution.
Pour un éditeur de votre taille, quels sont aujourd’hui vos premiers relais de croissance ?
Les libraires, avant tout. C’est un travail que je fais très en amont, en allant sur le terrain, en présentant les projets, parfois avec des épreuves. Je commence toujours ma promotion en organisant des déjeuners avec les libraires de Grenoble. Pour Mona, j’ai fait par exemple imprimer 300 épreuves couleur. C’est un coût, mais ça permet aux représentants et aux libraires de s’approprier le livre. La presse vient ensuite comme un relais d’amplification, mais elle ne peut pas remplacer ce travail de fond que font les libraires.
Avant d'être aujourd'hui assuré par Flammarion, votre diffusion a fortement évolué depuis le lancement…
Oui, en plusieurs étapes. Au départ, j’étais dans une diffusion très locale, artisanale, avec des magasins en montagne. J’ai ensuite travaillé avec un diffuseur indépendant, qui faisait lui-même les tournées dans les Alpes. Et, en 2024, j’ai rejoint Flammarion pour la diffusion nationale. C’était indispensable pour accompagner certains projets et donner aux auteurs une visibilité à l’échelle nationale, tout en restant indépendante sur le plan éditorial.
Vous avez aussi mis en place un système alternatif, sans recours au pilon. Pouvez-vous nous l'expliquer ?
L’idée est de limiter les retours en ajustant les tirages, et surtout de récupérer les invendus pour les retravailler. Je récupère les livres, je les trie, et ils sont réinjectés dans des circuits alternatifs — associations, ressourceries — ou remis en circulation. L’objectif est de faire vivre un livre, longtemps, même abîmé. C’est possible parce que je travaille avec des tirages raisonnables et une structure légère.
Comment envisagez-vous la suite de l'aventure ?
Je ne cherche pas à croître pour croître. Ce n’est pas un objectif. Ce qui m’importe, c’est que les livres vivent longtemps, qu’ils soient transmis, recommandés. Je veux garder cet équilibre. En revanche, je vais ouvrir un segment jeunesse à partir de 2027, avec un mix de création et d'acquisition de droits.
