Votre nouveau livre, La guerre, ce sont les noms propres, vous amène en Ukraine. Comment vous êtes-vous retrouvée là ?
Comme reporter, j'ai cette chance immense de partir un peu partout. En mars 2022, mon journal m'envoie en Corse où ont éclaté des émeutes à la suite de la mort d'Yvan Colonna en prison. Poutine vient d'envahir l'Ukraine. Les manifestations étaient très violentes mais j'ai d'un coup l'impression - je le dis à mon chef - de ne pas être au bon endroit. Je rentre à Paris et je me rends à la frontière polonaise observer l'exode de centaines de milliers d'Ukrainiens. L'invasion russe m'a sidérée. Je suis d'une génération, celle de la chute du mur de Berlin, biberonnée aux discours sur « la fin de l'Histoire ». Un conflit ouvert aux frontières de l'Union européenne, au xxie siècle, semblait totalement improbable. J'étais tellement révoltée que j'ai voulu partir en Ukraine. J'y suis allée une dizaine de fois depuis.
Ariane Chemin, photographiée chez elle à Paris.- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Votre livre, s'il parle de la guerre, en parle autrement. C'est un récit littéraire qui tresse la vie d'un poète et celle d'une romancière. Comment l'idée vous est-elle venue ?
Fin 2022, je suis en reportage au nord-est de l'Ukraine, à Kharkiv, où a lieu l'enterrement d'un écrivain qui avait été kidnappé par les Russes neuf mois plus tôt. En écoutant l'histoire de cet homme, je décide de me rendre à Kapytolivka, son village natal, à l'est du pays. Volodymyr Vakulenko était un poète connu pour son engagement patriotique, il avait manifesté à Maïdan (les rassemblements proeuropéens et antirusses de Kiev, en 2014, ndlr), refusait de parler russe, portait un trident ukrainien tatoué sur son bras. En mars 2022, les troupes de Poutine occupent son village. Au bout de trois semaines, il est arrêté et on ne retrouve son corps troué de balles que quelques jours avant ses obsèques auxquelles j'ai assisté. Sa disparition avait nourri toutes les rumeurs : on prétendait l'avoir aperçu quelque part, on le disait vivant, puis mort, puis vivant à nouveau - jusqu'au tout dernier moment, puisque comme il portait une coupe de cheveux à la cosaque, avec un catogan, on avait cru que le cadavre était celui d'une femme... Le jour des funérailles, sa mère et son père avaient le sentiment de l'avoir déjà enterré plusieurs fois. Illustration du cruel double supplice que font subir les Russes : non seulement votre enfant a été tué, mais on vous cache sa dépouille.
Son journal de guerre, enterré sous un cerisier, semble être une métaphore de la littérature ukrainienne...
Volodymyr Vakulenko est en vérité un écrivain un peu raté, ce dont lui-même à près de 50 ans avait douloureusement conscience. Comme il se savait menacé, il avait enterré dans son jardin son journal d'occupation. Une jeune romancière ukrainienne qui a le vent en poupe, Victoria Amelina, exhume elle-même ce manuscrit, le confie au musée de la Littérature de Kharkiv et se met en tête de l'éditer. Je la croise à ce moment-là. Elle en écrit la préface et le présente en avant-première au salon du livre de Kiev en juin 2023. Le tragique de cette histoire, c'est que ce journal posthume est sans doute le meilleur livre de Vakulenko et son plus grand succès.
Votre livre soulève des questions sur le rapport entre fiction et non-fiction et sur ce que peut la littérature...
Quand la guerre a éclaté, Victoria Amelina ne peut plus écrire de romans. Elle choisit la poésie et la « littérature du réel », comme on l'appelle. Elle se met aussi à documenter les crimes de guerre commis par les Russes afin qu'ils soient reconnus comme tels par le Tribunal pénal international de La Haye. Invités du salon du livre de Kiev, un écrivain et un diplomate colombiens souhaitent se rendre plus près du front, visiter un village libéré, voir de leurs yeux les désastres de la guerre. Elle les accompagne. Ils fêtent la fin de leur virée à Kramatorsk lorsqu'un missile tombe sur la pizzeria où ils dînent, et tue Victoria. C'est « le tour du malheur », comme dit Joseph Kessel. La romancière ukrainienne qui avait sauvé le journal du poète est morte ! Sous le choc, épouvantée j'en parle à mon éditeur Adrien Bosc, qui me pousse à en faire un livre. Adrien m'a fait remarquer mon tropisme pour les vies d'écrivain, Romain Gary, Milan Kundera... Sauf que cette fois, il s'agit de deux Ukrainiens et c'est la guerre en direct.
Quelle différence faites-vous entre votre plume journalistique et votre travail d'écriture de récit du réel ?
Dans les deux cas, les détails, les « divins détails », m'intéressent. C'est à eux que je m'accroche d'abord. Ensuite, je construis mon livre - qui n'a pas l'architecture d'un article, forcément plus linéaire, et qui exige des codes plus évidents. Ici, je commence par la fin, puis je reviens au début, je multiplie les allers et retours, j'imbrique des histoires, je fais des tas de choses que je ne me permets pas quand j'écris un papier pour Le Monde. J'apparais également. Pas pour me raconter, mais pour introduire fugitivement un point de vue, les méandres de mon enquête...
À la recherche de Milan Kundera interroge le fait que l'écrivain tchèque le plus lu au monde a choisi de volontairement s'effacer ; Ne réveille pas les enfants est une enquête sur le suicide des petites-filles de l'auteur algérien Mouloud Feraoun, assassiné par l'OAS... Vos récits trahissent une obsession de la disparition !
Je n'y avais jamais pensé ! Écrire, c'est combler les vides entre les pointillés. La littérature fait apparaître ce qu'on ne voit pas d'emblée, et ce sont ces fameux « petits faits vrais » qui, mis bout à bout, dessinent les contours de la réalité. J'aime aussi les aventures insoupçonnées qui se cachent derrière des vies minuscules. Souvent les gens interrogés répondent : « Je n'ai rien d'intéressant à raconter. » Rien n'est moins vrai. Svetlana Alexievitch lors de son discours de réception du prix Nobel de littérature parlait de ce « grand petit homme », dont elle dit : « la souffrance le grandit. Il raconte lui-même sa petite histoire et, en même temps, il raconte la grande histoire. »
Écrire sur une guerre en cours n'a pas dû être évident...
Ce livre a été pour moi le plus difficile à écrire, à cause de la barrière de la langue, de la distance... Évidemment aussi à cause de la guerre. On a beaucoup parlé du massacre de Boutcha, dans la banlieue chic de Kiev, mais dans la région d'Izioum où se trouve Kapytolivka ont été commises de mêmes atrocités innommables...
Et pourtant toutes les victimes ont des noms. Ce livre en est la preuve.
Le titre du livre, c'est le vers d'un jeune poète mort en 2024 au front, Maksym Kryvtsov. Je donne les noms des morts et aussi ceux de leurs assassins russes. À travers Victoria et Volodymyr, deux civils assassinés, je voulais rappeler la réalité d'une véritable culture et littérature ukrainiennes que la Russie, tsariste puis soviétique, n'a cessé et ne cesse de vouloir détruire. Dans les années 1930, déjà. Puis jusqu'aux années 1980, lorsque sont envoyés au goulag des écrivains comme Vasyl Stus, méconnu en France et tout récemment traduit. Ceux qui passent leur vie dans les livres étaient les plus lucides sur la menace russe. Comme Volodymyr, son amie Yulia, la bibliothécaire de Kapytolivka, s'attendait à la guerre. Comme lui, elle tenait en secret son journal. Comme lui, elle a tenu tête aux Russes. Yulia vit aujourd'hui dans son village toujours menacé par les drones. C'est une vraie héroïne à laquelle je dédie mon récit.
La guerre, ce sont les noms propres
Éditions du sous-sol
Tirage: 10 000 ex.
Prix: 20 € ; 208 p.
ISBN: 9782386630262

