Être soi ne suffit plus. Selon le psychanalyste britannique Donald Winnicott, chacun de nous développe un « faux self », un trait de notre personnalité qui nous pousse à nous soumettre à ce qu'on croit deviner du désir de l'autre, pour ne pas être rejeté. Un mécanisme que le narrateur de L'arène intérieure d'Ulysse Josselin sait avoir poussé à son extrême en s'érigeant en personnage de sa propre fable, en mimant la façon de fumer de James Dean, en désirant « la beauté tragique des antihéros de Kerouac », en voulant devenir tout sauf lui-même. « Dans un coin de ma tête, les mots de Winnicott résonnent : "Quand on tue le faux self, il faut se demander ce qui reste de soi." En ce qui me concerne, j'ai peur que la réponse soit : rien. »
Cette sensation de vide, le jeune homme tente de l'apaiser en demandant à être interné dans une clinique psychiatrique, qui se révèle le miroir des jeux de pouvoir régnant au-delà de ses grilles, de sa brochure indiquant qu'elle fut fréquentée par la marquise de Pompadour aux comportements des internés, « colonie de gosses malades » au sein de laquelle perdure une logique dominants-dominés. Avec les psychiatres qui le suivent, il fait tout pour se distinguer des autres convalescents. Avec « La Fille » et Marius, comme lui internés, il cultive des liaisons dangereuses. Au fil des visites qu'il reçoit, réminiscences de son ancien microcosme, les raisons pour lesquelles il a échoué dans cette clinique affleurent : l'égoïsme d'un père les ayant trimballés, lui et ses sœurs, comme des objets d'un foyer à un autre, les tentatives d'une mère pour le garder dans son giron alors qu'adolescent, il tombe amoureux d'un DJ et dans le piège de la nuit. Le milieu de la mode, qu'il infiltre après le bac, l'essore en quelques années.
Roman d'une époque « affamée de signes extérieurs » pour laquelle « être soi ne suffit plus », L'arène intérieure n'a rien d'une posture mais exprime avec force, dans un tourbillon d'ardeur et de mélancolie, ce qui est peut-être « la plus grande tragédie de notre ère : avoir décrété que nous devions tous être extraordinaires, photogéniques, désirables ». Dans cet empire des sens et du paraître, le narrateur tente de garder la tête hors de l'eau quand la plume de l'auteur définit les contours d'un mal-être abyssal qui ne se nomme ni ne s'explique, et ronge pourtant de l'intérieur. Un premier roman d'une beauté féroce et dévorante.
L'arène intérieure
P. Rey
Tirage: 0
Prix: 21,00 €
ISBN: 9782384822454
