Comment garder les ados au rayon BD, eux qui filent vers le manga une fois passé le collège ? Et comment récupérer les 20-30 ans ? La question taraude toute la chaîne du 9e art, alors même que l'offre destinée à la tranche d’âge dite young adult (YA), entre 15 et 30 ans, semble plus fournie que jamais. Ainsi, sans parler du webtoon qui séduit prioritairement cette cible mais conserve ses particularités, des maisons aussi différentes que Glénat (les titres de Jim Bishop, par exemple), Dargaud (label Combo, lancé en 2024), Delcourt (collection Waves), Urban (label Blast), ou les plus modestes Sarbacane, Kinaye, Bliss ou Jungle tentent d’attirer ces lecteurs volatiles.
Avec réussite parfois : La Passe-Miroir de Vanyda, d’après Christelle Dabos, chez Gallimard BD (plus de 25 000 ventes depuis sa sortie mi-février, selon NielsenIQ BookData) et Terre ou Lune de Jade Khoo chez le nouveau venu Morgen (près de 15 000 exemplaires), ravissent clients et libraires en ce début 2026.
Pour autant, aucun rayon YA n’a émergé en BD, contrairement à la littérature. Au grand dam de Christophe Arleston, directeur éditorial de Drakoo (groupe Bamboo), label qui diffuse avec ses sorties printanières (Les Enfants du bois et Lycornes) une plaquette sur le young adult, à destination des professionnels du livre : « Je suis persuadé qu’il y a un public qui correspondrait à la cible de la littérature young adult : en majorité des lectrices entre 15 et 30 ans, qui doivent aujourd’hui fouiller les rayons BD jeunesse puis adulte, pour trouver leur bonheur. »
Rassembler ou disperser ?
Il pointe là l'un des freins majeurs : avec un dessin et des univers souvent typés jeunesse, malgré parfois des problématiques qui ne concernent pas les enfants, les albums aboutissent dans un rayon peu adapté. « Quand on identifie clairement un album pour les ados, ça ne fonctionne pas, ils s’en détournent », constate Loris Thiel, gérant de Momie Lyon. De fait, à part quelques romances, chez ce libraire spécialisé, les BD ados et YA trouvent leur place chez les adultes, parmi les autres. « Chez nous, plus que la tranche d’âge, c’est le sujet qui compte. Les thématiques féministes ou LGBT, par exemple, nous conduisent à rassembler des ouvrages comme Voleuse ou Rébis. »
Jules Naleb, dédicaçant "Ish & Mima" sur le stand de Kinaye à Angoulême- Photo KINAYEPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Sur ce point, les éditeurs eux-mêmes divergent. « Avoir un rayon identifié YA, je ne suis pas certaine que ce soit si pertinent, glisse Anaïs Aubert, directrice éditoriale de Combo, label de Dargaud pensé pour accueillir les œuvres d’une nouvelle génération d’auteurs ciblant le public YA. Je préférerais voir un ou deux Combo au sein d’une belle table de fictions, que tous réunis au même endroit. » Romain Galand, fondateur de Kinaye, ne serait pas contre une meilleure visibilité. « La production de BD young adult est très diverse en termes de genres et de choix graphiques, alors elle reste un peu floue à présenter. Après, je comprends que les libraires manquent de place et qu’en période de tension sur la trésorerie, ils demeurent prudents sur les offres nouvelles… »
Format : belle fabrication ou manga ?
La question du format entre aussi en ligne de compte. Le manga, genre favori de la tranche 15-25 ans, peut alors être source d’inspiration, pour Kinaye comme pour la collection « Orage », que la petite maison jeunesse Biscoto lance en ce mois de mars pour les plus grands. « On a une image de maison d’édition aux livres engagés, et on a envie de s’adresser aux ados de la même manière, mais en reprenant quelques codes du YA pour s’adresser à eux, tel le format souple avec jaquette ou les genres SF, tranche de vie ou romance », explique la cofondatrice Catherine Staebler.
De son côté, Catherine Troller, directrice marketing du groupe Delcourt, met en avant le facteur prix. « Ce lectorat 18-30 ans achète moins, car les étudiants sont paupérisés et les jeunes actifs ont autre chose à penser que s’acheter des BD. Par ailleurs, on sait que les lectrices de romance sont de grandes acheteuses de poche. Même si je ne crois pas trop en la porosité des publics – entre la romance et les BD de romance, ou entre les mangas et les BD –, il faut constater que le prix de vente peut être un frein. » C’est notamment pourquoi Drakoo ne souhaite pas dépasser la centaine de pages pour ses albums. « Les gros volumes sont très difficiles à financer, si on veut rémunérer correctement les auteurs et maintenir des tarifs raisonnables », résume Christophe Arleston.
Le stand Combo à Manga City, au FIBD 2024- Photo COMBOPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Pourtant, les fans de romans YA n’hésitent pas à casser leur tirelire pour s’offrir des collectors à la fabrication luxueuse. En bande dessinée, qui est déjà un beau livre, l’effet est amoindri, mais peut se justifier au coup par coup. On se souvient de l’élégant jaspage pour Minuit passé chez Delcourt « Mais son autrice Gaëlle Geniller a une audience qui va au-delà du YA », nuance Catherine Troller. Combo tente aussi la dorure sur son tout nouveau Le Feu Monde, en restant à 25 euros. « La perception de la valeur ajoutée d’un roman de 500 pages est sans doute en défaveur d’une BD qu’on met une heure à lire, reconnaît Romain Galand. Et une belle fabrication en BD entraîne des coûts supérieurs qu’en littérature… »
Une communication en phase avec la cible
Demeure enfin la problématique, centrale, de la communication. « Les réseaux de la cible YA sont encore trop peu investis par les éditeurs de bande dessinée, regrette Romain Galand. Les relais d’influenceurs sur TikTok sont très actifs en littérature, mais rares en BD, et Twitch est très rarement utilisé… » Catherine Troller confirme que le digital est la priorité en termes de marketing. « On parvient à susciter l’envie à travers des partenariats avec un fort réseau d’influenceurs, mais les ventes de la collection Waves ne suivent pas. »
Chez Dargaud, Adeline Gaüzere, directrice marketing, vise les réseaux sociaux, mais pas seulement. « Nous avons monté un club d’ambassadeurs de Combo, avec une cinquantaine d’influenceuses ciblées littérature YA. Mais nous avons aussi pris un petit stand dans l’espace Manga City à Angoulême en 2025, et constaté que les lecteurs étaient curieux de découvrir le label. Dès lors, nous avons conclu un accord avec Kana pour être présent sur leur stand dans les festivals de mangas. » Notons que le plus gros succès de Combo est aujourd’hui le manga français Yon, de Camille Broutin, avec plus de 11 500 ventes nettes du tome 1.
Alors, faut-il chasser sur les terres du manga, produire des ouvrages classieux, bâtir des ponts avec la littérature ou s’appuyer sur des communautés actives pour imposer un rayon young adult dans les librairies BD ? « Les rayons romance ont mis du temps à être constitués en librairie, alors que la demande de ce genre de romans était forte, se souvient Catherine Troller. Alors, en BD, peut-être que ça prendra du temps aussi pour le young adult… »
Un prix YA pour légitimer le genre ?
La Foire du livre jeunesse de Bologne dispose, parmi ses prix BolognaRagazzi Awards, d’une catégorie BD young adult. C’est Sentimental Kiss de Camille Van Hoof (L’employé du moi, Belgique), qui l’a obtenu en 2026. « Un prix young adult au Festival d’Angoulême avec une sélection adaptée en amont valoriserait vraiment la production », suggère Romain Galand, dont les titres de Kinaye, souvent nommés en catégorie jeunesse, visent pourtant clairement les 15-25 ans. Ce prix a existé de 2020 à 2022, puis a été abandonné car peu incitatif selon les libraires. « Un macaron YA serait un repoussoir pour beaucoup de clients qui ne se reconnaîtraient pas dans une telle case », conteste Loris Thiel, à Momie. Sur ce point, comme sur la question du rayon, la profession ne parle pas d’une seule voix…
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