Livres Hebdo : Votre podcast No Future s’inscrit dans la continuité de votre essai Future No Future, chez ActuSF. Comment les deux projets dialoguent-ils ?
Antoine Daer : Future No Future était pour moi un immense chantier : un essai consacré à la science-fiction dystopique et au cyberpunk, à ce qu’il reste aujourd’hui de ces imaginaires du désastre et de la technologie. J’y ouvrais beaucoup de pistes, littéraires et artistiques. Le podcast vient les creuser. Ce n’est ni une adaptation du livre, ni un prérequis pour le comprendre. Depuis 15 ans, je publie en ligne, je viens des blogs, de l’Internet de l’écrit. J’ai appris en autodidacte à analyser les œuvres, à écrire sur la culture. Le podcast, adossé à une newsletter et à un site qui va évoluer, donne une nouvelle forme à mon activité d’auteur et de journaliste.
Pourquoi avoir choisi le format du podcast pour poursuivre cette réflexion ?
Le podcast est un format accessible, relativement émancipé des algorithmes et peu coûteux à produire. À l’heure où les plateformes rendent la diffusion de plus en plus compliquée, c’est un moyen de toucher un public sur différents supports. J’en écoute beaucoup moi-même. J’en ai lancé plusieurs ces dernières années, dont Nous sommes des alchimistes autour du jeu de rôle. Cette fois, j’ai investi personnellement pour produire un projet indépendant, sans adossement à un média.
Vous ouvrez la série avec Mathieu Bablet. Pourquoi ce choix ?
Commencer avec Mathieu Bablet s’est imposé naturellement. J’ai eu l’occasion, à plusieurs étapes de son parcours, d’observer l’évolution de son travail et la manière dont son univers s’est densifié. À mes yeux, il est l’une des voix les plus importantes de la science-fiction contemporaine. Et puis, il y a une proximité générationnelle, un rapport commun au désespoir face au désordre du monde. Des œuvres comme Carbone et Silicium ou Silent Jenny (Rue de Sèvres) interrogent notre rapport à la technologie, au vivant, à l’effondrement.
À qui s’adresse No Future ?
Je m’adresse à celles et ceux qui aiment l’imaginaire sans snobisme, qui acceptent de réfléchir à partir de la fiction. J’aimerais créer un point de rencontre pour un public parfois désespéré face à l’avenir. Ma double casquette d’auteur et de journaliste me permet, je l’espère, de proposer des connexions singulières. Mon ambition n’est pas seulement de produire un podcast culturel, mais de construire un projet éditorial cohérent, qui fasse œuvre à part entière, dans le prolongement de mon livre.
Quel rapport entretenez-vous avec la littérature de l’imaginaire ?
Mon parcours est né d’un choc : la lecture de La Zone du Dehors d’Alain Damasio, puis la découverte des éditions La Volte. J’ai ensuite exploré le cyberpunk via Akira (Katsuhiro Ōtomo), Neon Genesis Evangelion (Hideaki Anno) ou Ghost in the Shell (Masamune Shirow), ainsi que des autrices comme Sabrina Calvo (Mais cette vie-là demande. Toujours. Plus. De. Lumière - Éditions du commun, prix Gouincourt 2025), dont l’écriture politique m’a marqué. Je m’intéresse à l’imaginaire au sens large : romans, bande dessinée, manga, comics, cinéma, jeux vidéo, art immersif. Je ne cherche pas à enfermer ces œuvres dans des cases. Les frontières sont floues, et c’est tant mieux : ce qui m’intéresse, c’est le pas de côté qu’elles proposent. Une dystopie ou un récit post-apo parlent toujours de nous, ici et maintenant, au moment où on les lit. L’imaginaire est une ressource puissante. Je ne donne pas de conseils de santé mentale, mais je crois profondément que la création nous aide à nous projeter, à penser l’avenir.
Quelles sont vos perspectives pour la suite ?
Les prochains épisodes formeront des « mini-saisons » thématiques, diffusées par blocs de quatre, idéalement à raison d’un par mois. J’irai par exemple interroger Julien De Sanctis autour de son livre Mourir le temps que ça aille mieux (Philosophie Magazine éditeur. Prix Nos Humanités 2026), un essai philosophique sur la dépression. Le projet est entièrement indépendant. Il repose sur le soutien des auditeurs via Patreon et sur des partenariats avec les professionnels du secteur. En parallèle, je poursuis l’écriture, des projets d’essais, et même l’édition d’un jeu de rôle.
