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Retours sur les retours

les cartons de retours. Plateforme de logistique Prisme Diffusion à Ris-Orangis - Photo Olivier Dion

Retours sur les retours

Les invendus pèsent lourd dans l'économie fragile des librairies. Dans une récente étude, le SLF publie des chiffres et des recommandations à l'adresse des libraires et soutient un dialogue à poursuivre avec les diffuseurs. Avec un double enjeu économique et écologique. 

Par Marie Fouquet,
Créé le 12.02.2024 à 15h00 ,
Mis à jour le 19.02.2024 à 10h04

Désignés comme l'un des leviers d'amélioration de la situation économique des librairies, les retours ont fait l'objet d'une étude menée par le Syndicat de la librairie française (SLF), publiée en fin d'année 2023. Au cœur des débats sur l'évolution du marché du livre, la question sera largement débattue à l'occasion des prochaines Rencontres nationales du livre en juin prochain à Strasbourg. Les pratiques imposées par les années Covid, au cours desquelles les taux de retours ont énormément baissé, ont démontré à bon nombre de libraires la vacuité d'un rythme trop soutenu de ces flux plus coûteux qu'ils n'en ont l'air. L'objectif de cette étude et des efforts menés par les libraires pour une meilleure gestion des retours ? Une prise de conscience globale des acteurs de l'interprofession sur les bénéfices qu'ils auraient à tirer - tant d'un point de vue économique qu'écologique - en diminuant leurs taux de retours.

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librairie la procure 3, rue de mézières 75006 paris - librairie la procure - les retours en librairie- Photo OLIVIER DION

 

Une question de marges

L'étude du SLF estime les coûts liés aux retours (transport, main-d'œuvre, immobilisation de trésorerie) entre 5 à 10 % du prix HT d'un livre, et mesure le taux moyen des retours à 22 % en 2022 - entre les librairies de niveaux 1 et 2 (de 16 à 22 %), les grandes surfaces culturelles (24 à 26 %) et les hypermarchés (27 à 28 %) confondus.

Le circuit de ventes le plus générateur de retours sont les hypermarchés et les grandes surfaces de produits culturels, dont certains atteignent un taux de retours de 28 %. Ce chiffre est inimaginable dans une librairie indépendante, pour lesquelles l'équilibre à atteindre se situe plutôt entre 9 % et 13 %. Si les logiques industrielles mènent sans surprises à la massification, celles des libraires indépendantes relèvent plutôt de l'orfèvrerie.

À L'Écume des pages, Loïc Ducroquet a fait baisser son taux de retours de 5 points en 10 ans, se maintenant aujourd'hui à 13 %. « Il s'agit d'être réactif, de commander dès que le stock d'un livre encore demandé est fini et de faire un travail de suivi très précis », explique le libraire, qui ne s'engage jamais dans de grands offices, mais préfère réassortir au fur et à mesure les titres écoulés. Or c'est bien là le problème : certains grands distributeurs facilitent à l'extrême les conditions de retours (les rendant possibles dès le lendemain d'une livraison, par exemple) et poussent les libraires à gonfler leurs commandes et à prendre des risques qui s'avèrent coûteux. Il y a encore 15 ans, les faibles taux de retours étaient pénalisés, perçus comme une mauvaise préparation des achats : si tous les exemplaires sont écoulés, c'est que plus auraient pu être vendus. D'autres distributeurs, comme les Belles Lettres (voir encadré p. 40), imposent aux libraires de laisser leurs titres sur table pendant au moins trois mois, ce qui était une norme il y a encore 20 ans. D'autres encore (Nathan, Actes Sud) proposent des remises aux libraires qui font des achats fermes. Le SLF réfléchit actuellement à mettre en place un système qui valorise les faibles taux de retours, à travers les remises que les distributeurs négocient avec les libraires. 

 

Maîtriser les achats

 Chez les libraires de niveaux 1 et 2, la maîtrise des achats est primordiale. « Il faut mesurer le point d'équilibre qui permet à la fois une prise de risque et un bon accompagnement des titres », explique Xavier Moni, libraire chez Comme un roman, à Paris. « On voit une cinquantaine de représentants par mois, et on s'engage sur des quantités sans avoir encore de visibilité globale sur les sorties », précise le libraire. Aux Danaïdes, à Aix-les-Bains, les libraires travaillent depuis 10 ans sur la question des retours. Les deux librairies (généraliste et jeunesse) font à elles deux entre 7 et 8 % de retours. « C'est le partage d'expérience qui est bénéfique entre libraires », constate la libraire Bénédicte Cabane. « Comparer les titres selon les offices et chiffrer les résultats » devient donc nécessaire pour adapter et ajuster ses achats. À ce titre, l'Observatoire de la librairie créé par le SLF apparaît comme un outil clef.

 

Changer notre rapport à la nouveauté

Le taux de retours le plus important concerne les nouveautés. En effet, 61,7 % de celles-ci finissent par être retournés. Concrètement, l'attention à porter sur la question des retours est intimement liée au travail, en amont, de commandes et d'achats. Bien connaître sa clientèle pour adapter son offre apparaît donc comme primordial. Mais modifier son rapport avec la « nouveauté » l'est tout autant. Comme l'expliquent les membres du SLF qui ont travaillé sur l'étude, Pauline Hamet, Laura de Heredia et Guillaume Husson, « la nouveauté est un terme professionnel » qui n'a pas la même valeur pour la clientèle. Ces derniers n'ont pas forcément de vue sur l'ensemble de l'actualité (excepté en période de prix littéraires ou lors de grandes sorties incontournables comme Astérix ou dernièrement Lagaffe). « Pour la plupart des clients, une nouveauté est plutôt une découverte », précisent-ils. 

À la librairie Le Rideau rouge, situé dans le XVIIIe arrondissement, Anaïs et Mathilde lancent une « trêve des nouveautés » sur les mois pairs, avec les grands groupes. Il s'agit, pour ces deux libraires, aussi membre de l'association Écologie du livre, d'interpeller l'interprofession sur la question des nouveautés. Une autre solution plutôt facile à mettre en place : passer des commandes de façon plus espacées afin que les cartons arrivent pleins. C'est-à-dire redéfinir la notion d'urgence et impliquer le client dans ces logiques, à contre-courant des pratiques contemporaines de l'immédiateté. Au-delà d'un premier enjeu économique, les réflexions sur les retours conduisent à des mesures écologiques salutaires. Marie Fouquet

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