Sexisme et harcèlement

Québec, un modèle de « safe space » ?

Virginie Maloney, l'avocate qui a mis sur pied L'Aparté. - Photo DR

Québec, un modèle de « safe space » ?

Face au #metoo qui a secoué l'édition québécoise à l'été 2020, le milieu littéraire a posé des premiers jalons garantissant des rapports exempts de harcèlement et de violences sexuelles. Une réponse rapide, organisée, qui témoigne de la longueur d'avance prise par le Québec sur les enjeux liés au féminisme et à l'inclusion. De quoi séduire les autrices, françaises notamment. Et donner des idées à la France ?

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Par Souen Léger,
Créé le 28.07.2021 à 10h00,
Mis à jour le 28.07.2021 à 10h00

Si, dès 2017, le mouvement #metoo avait révélé que le monde du livre n'était pas à l'abri de comportements abusifs, c'est en juillet 2020 que la déflagration touche véritablement le secteur au Québec. Une vague de dénonciations déferle sur les réseaux sociaux, notamment sur un groupe privé Facebook rassemblant 300 femmes et minorités de genre, tandis qu'une lettre collective enfonce le clou. Ses 150 signataires dénoncent « une culture du silence, favorisant les violences à caractère sexuel » et demandent aux acteurs du milieu littéraire (maisons d'édition, organisateurs d'événements, associations professionnelles...) de passer à l'action.

Anne Migner-Laurin, éditrice au Remue-Ménage, une maison d'édition féministe
de référence.  - Photo DR

Un appel immédiatement entendu par l'Association nationale des éditeurs de livres (Anel) qui se réunit en urgence à la mi-juillet et relance, à l'initiative d'une dizaine d'éditrices, son comité spécial sur le harcèlement, rebaptisé « comité pour un milieu de l'édition sans violences sexuelles ni harcèlement ».

Exclusivement composé de femmes, une première pour l'association, il s'attaque d'emblée au code d'éthique de la profession qui définit les obligations des éditeurs et éditrices envers tous les partenaires de l'écosystème. « Nous l'avons complètement réécrit pour ajouter des dimensions liées aux inconduites, au harcèlement et aux violences, mais aussi aux discriminations », explique Anne Migner-Laurin, présidente du comité et éditrice au Remue-Ménage, une maison d'édition féministe de référence. Ainsi revu et corrigé, le texte est adopté à l'unanimité par l'assemblée générale de l'Anel en septembre 2020. Très rapidement, des formations sur le harcèlement sont également proposées aux membres.

Décisions radicales

Afin de « protéger les victimes », l'association a en revanche choisi de ne pas recueillir les témoignages d'agressions. Elle leur fournit des ressources et les oriente vers d'autres organismes, comme L'Aparté, né en 2018 pour apporter une première assistance juridique à toutes les personnes du milieu culturel qui font l'objet ou ont été témoin de harcèlement ou de violence au travail.Avec un budget de 321 000 dollars (265 000 euros) pour 2018-2021, alloué par le gouvernement québécois, ce « guichet unique » tourne avec une personne à temps plein seulement. « 16 % des 265 demandes reçues ces trois dernières années émanent du milieu littéraire, ce qui en fait le second secteur le plus représenté derrière la télévision et le cinéma », précise Virginie Maloney, l'avocate qui a mis sur pied L'Aparté. Bien que la structure n'ait été renouvelée que pour un an, celle-ci se veut confiante : « Avec 217 000 dollars (180 000 euros) pour 2022, le gouvernement double nos ressources. J'ai pu embaucher deux avocates de plus et une adjointe ».

En parallèle, dans les maisons d'édition, « une quinzaine de décisions éditoriales assez radicales sont prises sur la base des dénonciations qui ont eu lieu pendant l'été », explique Anne-Migner Laurin. Il peut s'agir d'abandonner des projets en cours, de rencontrer des auteurs problématiques pour les confronter, de départs... « Les grosses maisons, où il y a vraiment des boys club, ont été plutôt épargnées par la vague quand les petites maisons indépendantes ont été en première ligne », observe l'éditrice.

Martine Delvaux, qui a vendu  plus de 10 000 exemplaires au Québec
de son livre Le Boys club, (à paraître en France chez Payot, en octobre 2021). - Photo © CHLOÉ CHARBONNIER

Ébullition féministe et inclusive

C'est justement, mais pas uniquement, avec Le Boys club de Martine Delvaux, vendu à plus de 10 000 exemplaires au Québec, que les éditions du Remue-Ménage ont encore gagné en popularité sur la scène féministe. Créée par un collectif en 1976, la maison est restée aux mains de femmes, dans ses équipes comme dans son catalogue. « L'idée du refuge, de la maison qui protège, qui prend soin, c'est ce qui nous caractérise, ce qui fait que nous sommes attirantes pour les jeunes autrices mais aussi pour les plus chevronnées qui souhaitent un accompagnement senti », estime Anne Migner-Laurin. En dehors de la seule édition féministe, « le milieu littéraire québécois est enviable à bien des égards : il y a des pratiques, des façons de faire machistes qui ne passent plus depuis longtemps au Québec et qui sont encore monnaie courante en France », considère Anne-Migner Laurin. Par ailleurs, « il y a vraiment une ébullition, une volonté de se réapproprier la pratique éditoriale, de la rendre plus accessible et plus inclusive », remarque-t-elle, citant la création de la maison Diverses Syllabes, dans la foulée du #metoo littéraire, afin de donner la parole aux femmes racisées et aux minorités de genre.

 

Lucile de Peslouan

Une terre d'accueil

Réputée plus féministe que la France, la province canadienne séduit des autrices françaises, qui y ont trouvé un terrain propice à leur épanouissement artistique. « Ça a été clairement plus facile pour moi d'être artiste au Québec, mais pas seulement parce qu'on est plus ouverts sur le féminisme. En France, j'avais l'impression qu'il fallait déjà avoir un pied dans le milieu ou une éducation artistique pour se lancer. », raconte Julie Delporte, installée à Montréal depuis plus de 15 ans où elle a publié plusieurs romans graphiques chez Pow Pow. Alors que son prochain livre parlera de lesbianisme, l'autrice s'interroge : « Quand je vois le lynchage sur les réseaux sociaux et les médias qui a suivi la publication du Génie lesbien d'Alice Coffin, je crois que je me sentirais moins à l'aise d'aller au front avec des sujets comme ça en France. Je me sens plus protégée au Québec », explique- t-elle.

Une différence de climat également perçue par Lucile de Pesloüan, revenue dans son pays natal en février 2021 après 13 ans au Québec, où elle a œuvré en tant qu'éditrice et autrice. « Il y a quelque chose dans l'expression créative des femmes au Québec qui fait qu'on se sent plus libres, plus libérées. Les espaces de prises de parole, les événements de poésie, les micros ouverts... », détaille l'auteure de Pourquoi les filles ont mal au ventre ? paru aux éditions de L'Isatis en 2017 puis chez Hachette en 2019. « Je ne suis pas sûre que j'aurais trouvé une place aussi facilement en France, que j'aurais trouvé ces moyens d'expression, de rassemblement. J'ai l'impression toutefois que cela se développe tranquillement, notamment d'après ce que je vois sur Instagram... », précise-t-elle.

Plus largement, « au Québec, ça bouge sur les questions ayant trait au respect des auteurs », relève Julie Delporte. L'Union des écrivaines et des écrivains québécois (Uneq) milite ainsi pour que les auteurs soient couverts par la loi sur le statut de l'artiste au même titre que les professionnels de la musique, du cinéma ou des arts de la scène, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. « Cette carence génère des rapports de force déséquilibrés dont certains peuvent abuser et qui deviennent la source de nombreux drames », souligne l'Uneq qui révélait en octobre 2020, via un sondage, que le harcèlement touche une écrivaine sur trois. Si le gouvernement s'est refusé début mai à donner un calendrier précis pour la révision du texte, l'Uneq réclame un projet de loi pour l'automne 2021.


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