Prix Nobel de littérature

Patrick Modiano: "Le lecteur en sait plus long sur le livre que son auteur lui-même"

Patrick Modiano - Photo NOBEL PRIZE TV

Patrick Modiano: "Le lecteur en sait plus long sur le livre que son auteur lui-même"

Patrick Modiano a lu son discours d'acceptation du Prix Nobel de littérature ce dimanche 7 décembre à Stockholm (Suède).

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Créé le 07.12.2014 à 19h30,
Mis à jour le 07.12.2014 à 20h00

Ce dimanche 7 décembre, en fin de journée, à l'Académie suédoise de Stokholm, l'écrivain français Patrick Modiano lisait son discours d'acceptation du Prix Nobel de littérature.

En guise de préambule, fidèle à sa réputation de ne pas être à l'aise avec la parole orale, il s'excuse: "C’est la première fois que je dois prononcer un discours devant une si nombreuse assemblée et j’en éprouve une certaine appréhension. Mais un écrivain – ou tout au moins un romancier – a souvent des rapports difficiles avec la parole. Et si l’on se rappelle cette distinction scolaire entre l’écrit et l’oral, un romancier est plus doué pour l’écrit que pour l’oral."

Durant son intervention d'une quarantaine de minutes, il a aussi évoqué le rapport entre l'écriture et la lecture. "L’annonce de ce prix m’a paru irréelle et j’avais hâte de savoir pourquoi vous m’aviez choisi. Ce jour-là, je crois n’avoir jamais ressenti de manière aussi forte combien un romancier est aveugle vis-à-vis de ses propres livres et combien les lecteurs en savent plus long que lui sur ce qu’il a écrit. Un romancier ne peut jamais être son lecteur, sauf pour corriger dans son manuscrit des fautes de syntaxe, des répétitions ou supprimer un paragraphe de trop. Il n’a qu’une représentation confuse et partielle de ses livres, comme un peintre occupé à faire une fresque au plafond et qui, allongé sur un échafaudage, travaille dans les détails, de trop près, sans vision d’ensemble."

Aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même. Patrick Modiano

Il ajoute, plus loin: "Oui, le lecteur en sait plus long sur un livre que son auteur luimême. Il se passe, entre un roman et son lecteur, un phénomène analogue à celui du développement des photos, tel qu’on le pratiquait avant l’ère du numérique. Au moment de son tirage dans la chambre noire, la photo devenait peu à peu visible. À mesure que l’on avance dans la lecture d’un roman, il se déroule le même processus chimique."

Patrick Modiano évoque dans son texte son enfance, sa jeunesse, Paris, l'Occupation mais aussi son rapport aux grands écrivains, en finissant par Marcel Proust et une recherche du temps perdu: "J’ai l’impression qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et contre l’oubli. À cause de cette couche, de cette masse d’oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables.
Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la
surface de l’océan.
"

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