Dictionnaire/France 4 avril Jean-Marie Rouart

On avait fini par le croire immortel, le seul peut-être, parmi les académiciens français, à qui l'on a accolé cette épithète, à la mériter. Et puis Jean d'Ormesson, né en 1925, est mort le 5 décembre 1917, le même jour que Johnny Hallyday. La coïncidence l'aurait amusé. La France s'émut, on lui rendit les hommages les plus officiels : messe à Saint-Louis des Invalides, où Jean-Marie Rouart, au bord des larmes, lui adressa un bref et beau discours, et puis la pompe républicaine dans la cour des Invalides, où le Président Macron prononça une oraison funèbre que Malraux aurait pu écrire. Malraux, raconte Rouart dans son Dictionnaire, « le seul écrivain devant lequel Jean perdait ses moyens. Il l'écoutait mais, paralysé par le trac, il n'osait lui parler. Inutile de dire qu'il l'admirait. »

Rouart et d'Ormesson ont été des intimes, en dépit de ce qui les séparait : une génération, des idées politiques différentes (mais pour Jean d'O, quoiqu'elle le passionnât, la politique n'a jamais été l'essentiel), une certaine philosophie de la vie : l'un se voit en héritier du « romantisme du XIXe siècle », tandis que l'autre était un descendant du « rationalisme des Lumières ». Le cadet voussoya toujours l'aîné, lequel le tutoyait. Et puis il y avait eu entre eux cette terrible brouille de trois ans, après que Jean d'O, devenu directeur du Figaro - il était de surcroît le gendre du patron, Ferdinand Béghin, marié à l'une de ses filles, Françoise - où Rouart travaillait, l'avait « laissé partir » à la suite d'une enquête sur les magouilles des compagnies pétrolières qui avait fait scandale. Déjà, en ce temps-là, les années 1970, les annonceurs pesaient d'un poids certain sur la presse. Surtout de droite. Rouart, chômeur, fut mortifié qu'un homme qu'il admirait se soit conduit aussi veulement, et lui en voulut. Il en fit le Dorsac de son roman Les feux du pouvoir, prix Interallié 1977. On les réconcilia ensuite, d'Ormesson reconnut ses torts, et ils ne se sont plus quittés.

Cette histoire, entre autres, est racontée sans fard ni complaisance dans leDictionnaire amoureuxque Jean-Marie Rouart consacre aujourd'hui à son ami défunt. Encore « à vif », et écrit dans l'urgence. De peur, peut-être, d'oublier des choses, des gens, des anecdotes. Son gros livre, pourtant, en est riche, qui se lit comme un roman. Il y a même quelques scènes épiques, comme ce dîner calamiteux avec Jean-François Revel où l'insolent Rouart en prend pour son grade. Jamais il ne se hausse du col, ni ne se prétend le plus proche de Jean l'Enchanteur. Il y avait Michel Déon, Maurice Rheims, Marc Fumaroli. Mais lui seul, sans doute, pouvait composer ceDictionnaire, « parce que c'était lui, parce que c'était moi ».

Jean-Marie Rouart
Dictionnaire amoureux de Jean d’Ormesson
Plon
Tirage: 18 000 ex.
Prix: 25 euros ; 464 p.
ISBN: 9782259276771

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