En grandes difficultés financières, le diffuseur-distributeur Makassar risque d'entraîner dans sa chute les nombreux petits éditeurs indépendants francophones dont il est le relais. Si, d'après la direction, aucune procédure judiciaire n'est pour l'instant encore enclenchée, la situation inquiète le secteur de l'édition indépendante, qui partage ces derniers jours ses appels à l'aide et à la mobilisation.
« Un coup de grâce » pour l'édition indépendante ?
« Aujourd'hui, nous faisons face au risque de faillite de notre distributeur, Makassar », écrivent d'abord une cinquantaine de maisons d'éditions indépendantes (de Blast aux éditions du Commun en passant par Entremonde, Milgrana ou les éditions Terrasses) dans une tribune diffusée sur les blogs de Mediapart et relayée sur les réseaux sociaux.
« Au-delà de notre survie, c'est toute la chaîne du livre indépendant qui est en jeu et les milliers de personnes qu'elle fait vivre : éditeurs et éditrices, auteurs et autrices, traducteurs et traductrices, graphistes, correcteurs et correctrices, imprimeurs et imprimeuses, diffuseurs et diffuseuses et travailleurs et travailleuses de la distribution, dont le travail ne pourra pas être rémunéré. À l'heure où nous écrivons ces mots, nous n'avons pas touché les recettes des ventes de nos livres en librairies depuis six mois, voire davantage, à cause des retards de paiement de factures qui risque de n’être jamais honorées. Pour les petites structures indépendantes à la trésorerie fragile que nous sommes, ce serait un coup de grâce », peut-on aussi y lire.
Les signataires proposent de rassembler des fonds, de trouver des solutions alternatives de distribution mais aussi de « mutualiser nos actions et nous structurer pour soutenir l'édition indépendante ».
Impayés et inquiétudes
Derrière ce cri d'alerte, d'autres professionnels du livre réagissent à la situation de Makassar, appellent au soutien financier de leurs lecteurs (à l'image des éditions Goater sur leur page Facebook), et certaines instances se tournent vers les pouvoirs publics.
Rappelant le contexte difficile que traverse la chaîne du livre ces derniers mois, en particulier pour les petits acteurs, l'éditeur de BD Pierre Séry explique dans un post LinkedIn que « de nombreux éditeurs attendent des règlements importants » de la part du distributeur. « Makassar me doit d'ailleurs une partie de mes ventes depuis un moment. Pour l'instant, ce n'est pas catastrophique », écrit-il, avant d'ajouter : « J'espère sincèrement que des solutions seront trouvées, mais je crains que la période qui s'ouvre soit particulièrement difficile pour beaucoup [d'éditeurs] (...). Une fois de plus, il va falloir faire preuve de résilience ».
« Bien sûr que Makassar est le distributeur de formidables maisons d'édition et sa disparition serait infiniment triste. Mais en tant que libraire, il m'a fallu des nerfs d'acier pour continuer à travailler avec eux. Une gestion apocalyptique induisait des commandes qui mettaient parfois plusieurs mois pour arriver et des retours jamais crédités, qui se perdaient dans les limbes », réagit de son côté, en réponse à la tribune des éditeurs diffusés par Makassar, un libraire du Limousin.
Investir dans des alternatives pérennes
« La situation illustre, une fois de plus, la vulnérabilité structurelle à laquelle sont exposées les maisons d'édition indépendantes face à la concentration croissante des acteurs de la chaîne du livre - impression, édition, diffusion, distribution », estime aussi la Fédération des éditions indépendantes (Fedei) dans un communiqué appelant les pouvoirs publics à « ne pas se limiter à un rôle d'observateur » mais à « soutenir activement des projets de structuration de la diffusion et de la distribution du livre indépendant ».
« Il ne s'agit plus seulement de réagir aux crises à mesure qu'elles surviennent, mais d'investir dans des alternatives pérennes qui réduisent la dépendance du secteur à un nombre restreint d'opérateurs », peut-on aussi y lire.
Fondé en 1995 et historiquement positionné sur la bande dessinée et les sciences sociales, Makassar s'est imposé en trois décennies en un acteur incontournable pour de nombreux éditeurs indépendants, diffusant ou distribuant environ 200 d'entre eux. Fragilisé par la baisse du marché du livre, la hausse des coûts mais aussi par des impayés ou encore par les placements en redressement judiciaire de grands libraires français, Makassar avait aussi dû faire face aux conséquences d'une cyberattaque en 2024.
