Le placement en redressement judiciaire du groupe Nosoli, annoncé ce mardi 26 mai, vient aggraver une situation déjà ébranlée par celui du groupe Gibert, prononcé en avril par le tribunal des affaires économiques de Paris. En l'espace de deux mois, deux des plus importants réseaux de librairies de France se retrouvent sous administration judiciaire, avec des conséquences immédiates et durables pour l'ensemble de la chaîne du livre.
Livraisons suspendues, comptes bloqués
Du côté des diffuseurs et distributeurs, la réaction a été quasi immédiate. « On a fermé les comptes, on a bloqué les livraisons. Aussi bien chez l'un que chez l'autre » confirme à Livres Hebdo un dirigeant commercial d'un grand groupe de diffusion. La mesure, présentée comme préventive et potentiellement généralisée à l’ensemble des fournisseurs, vise à éviter de nouveaux impayés sur des encours déjà existants. La reprise des livraisons est suspendue au feu vert des administrateurs judiciaires.
Et pour le moment, l'incertitude de la situation est maximale : combien de magasins fermeront, dans quels délais, et selon quel plan de redressement ? Autant de questions sans réponse aujourd’hui, que ce soit pour Gibert ou pour Nosoli.
Pour les éditeurs du secteur scolaire, l'exposition est structurellement différente de celle du grand public, mais non négligeable. David Moulin, directeur général adjoint d'Accès Éditions, maison spécialisée dans les manuels de primaire, détaille un modèle économique très dépendant des marchés publics. Ces marchés pluriannuels, passés via Decitre et le Furet du Nord pour le compte de collectivités territoriales, constituent l'essentiel de son activité avec ces enseignes. « 80 % de notre chiffre fait avec ce groupe provient de commandes de mairies et d'écoles », partage-t-il à Livres Hebdo.
La mise en redressement judiciaire crée une incertitude juridique sur la poursuite de ces contrats. « Decitre continuent à servir ces contrats, ces collectivités », souligne-t-il, mais dans un contexte où les distributeurs exigent désormais un paiement pro forma — la marchandise doit être réglée avant expédition — ce qui entre en tension avec les délais habituels de paiement de l'État et des collectivités. « Cela peut générer de nouvelles difficultés pour l’enseigne », reconnaît David Moulin.
Le recouvrement des créances, une vigilance tardive
Par ailleurs, l'association des éditeurs d'éducation identifie un risque sur les marchés publics : la procédure judiciaire pourrait occasionner des délais pour libérer ces enseignes de leurs engagements contractuels vis-à-vis des collectivités, retardant la redistribution des marchés à d'autres opérateurs.
Chez Accès Éditions, la dégradation des délais de paiement de Nosoli était perceptible depuis 2024. « Les règlements venaient souvent au-delà de l'échéance négociée », reconnaît David Moulin, qui a renforcé son équipe comptable en conséquence pour accélérer le recouvrement, tout en admettant qu'il reste encore des créances en attente.
Tous les fournisseurs ne sont pas logés à la même enseigne. « Nous, on a des risques car on a des encours », révèle le responsable de diffusion d’un grand groupe.
Les administrateurs judiciaires, maîtres des horloges
Au-delà des deux dossiers, c'est l'état de santé global du secteur qui préoccupe. L'association des éditeurs d'éducation pointe un risque de déperdition commerciale sur le parascolaire — marché saisonnier pour lequel Furet du Nord et Decitre étaient des références — avec un possible report de la clientèle vers Amazon et Cultura si les librairies de proximité ne parviennent pas à capter ces acheteurs désorientés.
D’autant qu’un autre signal d'alerte s'ajoute : un retard inhabituel dans les commandes des enseignants, qui auraient normalement dû démarrer en avril. David Moulin l'attribue à une prudence des grossistes face au contexte de marché tendu, et non aux redressements eux-mêmes. « En fin de compte, il va falloir que l'enseignant achète ces manuels », tempère-t-il, anticipant un pic d'activité concentré sur juin.
En tout cas, « ce n'est pas un bon signal » de l’état du marché, partage l’ensemble des acteurs impliqués. Ce contexte voit « ceux qui étaient un peu fragiles être en risque immédiat », analysent plusieurs d’entre eux, espérant « une fin rapide de l’hémorragie ».
Ces derniers attendent les plans des administrateurs judiciaires pour les enseignes Gibert et Furet/Decitre. Viendra ensuite la redistribution des cartes entre les structures potentiellement réorganisées, les autres libraires, grossistes et ventes directes éditeurs, qui s'annonce comme le principal enjeu des prochaines semaines, où chacun jouera sa partie.
