Rentrée universitaire

Les cinq défis des BU

Les cinq défis des BU

Dans un paysage universitaire en pleine mutation, les bibliothèques doivent tout à la fois renforcer leur rôle pédagogique, accompagner la création d’archives ouvertes, transformer leurs espaces et en faciliter l’accès tout en maîtrisant des budgets resserrés. Etat des lieux à la veille du congrès de l’ADBU, du 4 au 6 octobre à Nice.

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Par Véronique Heurtematte,
Créé le 30.09.2016 à 00h00,
Mis à jour le 03.10.2016 à 07h35

Le regroupement des universités au sein de ComUE (communautés d’universités et établissements) ou dans le cadre de fusions bouleverse le paysage de l’enseignement supérieur français. La création de ces énormes pôles a pour objectif de renforcer la performance française au niveau international. Elle s’accompagne de l’attribution, sur projet, de sommes colossales dans le cadre des Idex (Initiatives d’excellence), l’un des volets du programme des investissements d’avenir de l’Etat.

Cette mutation, qui suit le mouvement de création d’archives ouvertes, l’évolution des méthodes pédagogiques, le besoin de lieux de vie conviviaux sur les campus, conduit les bibliothèques universitaires à se transformer en profondeur. Plusieurs de ces enjeux seront d’ailleurs au cœur du congrès de l’Association des directeurs et personnels de direction des bibliothèques universitaires et de la documentation (ADBU), du 4 au 6 octobre à Nice.

1. Renforcer le rôle pédagogique des BU

Alors que les méthodes d’enseignement innovantes sont en train de se frayer un chemin dans les universités françaises, positionner la bibliothèque comme un service d’appui incontournable dans ce domaine constitue une préoccupation majeure pour les professionnels. Cette dimension est désormais au cœur de tous les nouveaux projets d’établissement, comme à Lilliad, le learning center ouvert en septembre à l’université de Lille-1, ou encore à la bibliothèque Santé-learning center, toujours à Lille.

Mais nombre de bibliothèques mettent en œuvre cette mutation avec les moyens du bord. La bibliothèque de l’université du Havre a ainsi travaillé selon plusieurs axes. Elle a commencé par dynamiser les traditionnelles sessions de formation à la méthodologie documentaire, qui suscitaient de moins en moins d’intérêt, et par les inscrire de manière plus concrète dans le parcours des étudiants. En novembre 2015, la "murder party" organisée comme introduction aux outils et services documentaires a fait un tabac. "Les étudiants passent d’une posture passive à une posture active, souligne Pierre-Yves Cachard, directeur de la BU du Havre. Ils comprennent que la bibliothèque est vraiment un soutien à leur parcours universitaire. La compétence documentaire est très recherchée dans les carrières juridiques. Il y a donc aussi un enjeu d’employabilité." Le directeur a également proposé aux enseignants chercheurs de la filière droit de venir sur place avec leurs étudiants et de profiter de l’heure de TD pour mener des recherches documentaires directement appliquées à leur discipline. L’équipe a réaménagé la bibliothèque pour créer des espaces de formation et de travail en groupes et l’a dotée de mobiliers spécifiques, ergonomiques et modulaires. Une question de confort, mais pas seulement. "Avec ce mobilier, qui permet de transformer facilement la configuration de la salle pour passer du cours au travail en groupes par exemple, on accélère les évolutions des méthodes d’enseignement", affirme Pierre-Yves Cachard.

Acquisitions en baisse

- 6 % pour les acquisitions documentaires globales entre 2011 et 2015.

- 24 % pour les achats de livres imprimés.

En quatre ans, la part des achats documentaires dans les dépenses globales des bibliothèques universitaires a chuté de 31 % à 23 %.

Source : Inspection générale des bibliothèques

2. Gérer des budgets d’acquisition en baisse

Le rapport Les dépenses documentaires des universités, publié ces jours-ci par l’Inspection générale des bibliothèques, confirme la tendance observée depuis plusieurs années : les dépenses documentaires totales des universités, au sein des bibliothèques ou en dehors, ont reculé de 10 % entre 2011 et 2015. Alors que le coût des abonnements en ligne ne cesse d’augmenter, même si la courbe s’est un peu infléchie au cours des dernières années, les livres imprimés sont les premiers à faire les frais de la baisse des acquisitions, avec un recul de 24 % en cinq ans. "Les livres imprimés servent de marge d’ajustement compte tenu des engagements pris dans le cadre de groupements de commandes pour les ressources électroniques ou d’une volonté de préserver autant que possible les abonnements de périodiques", confirme l’auteur du rapport, Pierre Carbone.

Selon la volonté européenne, qui préconise la conversion complète des revues scientifiques en archives ouvertes d’ici à 2020, les grands éditeurs internationaux ont entamé la mutation en privilégiant le modèle "gold". Dans ce système, l’accès aux revues électroniques est gratuit pour le lecteur. Le chercheur qui vient publier son article doit, en revanche, payer des APC (article processing charges) à l’éditeur, frais supportés par l’institution de l’auteur. La plupart des titres de revues se trouvent actuellement dans une phase transitoire avec une partie de leurs contenus accessible sur abonnement payant, et l’autre partie en accès libre, financée par les APC. Une situation qui fait grincer des dents les bibliothécaires qui y voient une double facturation. "C’est de l’arnaque, déclare sans ambages Grégory Colcanap, coordinateur du consortium Couperin qui s’occupe de négocier l’accès aux ressources électroniques pour les bibliothèques universitaires membres. Les APC constituent une dépense documentaire des universités mais sur laquelle nous n’avons aucune visibilité. Nous payons donc deux fois pour les revues électroniques." Couperin a entrepris une étude à l’échelle nationale sur ces nouveaux frais supportés par les universités sur laquelle il fondera ses préconisations en la matière. "Il faut se projeter dans ce que sera l’édition scientifique dans dix ans. Nous travaillons beaucoup avec nos collègues européens car cette question ne pourra être réglée qu’au niveau international, souligne Grégory Colcanap. Nous aimerions que les décideurs - le ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, et la Conférence des présidents d’universités - produisent une direction politique claire sur la manière d’atteindre l’objectif européen."

3. Accompagner la création des archives ouvertes

Sur la question des archives ouvertes, les bibliothèques universitaires ne sont pas impliquées uniquement en tant que clientes, mais aussi comme opératrices, dans le versant institutionnel de ce mouvement. A l’obligation de rendre tous les articles scientifiques issus de recherches financées par des fonds publics accessibles librement en 2020, l’Union européenne a ajouté la même obligation pour les données de la recherche. En France, la loi Pour une République numérique, adoptée le 28 septembre après un dernier vote au Sénat, donne le cadre général en prévoyant la possibilité, mais non l’obligation, pour les chercheurs de déposer leurs articles dans des archives ouvertes après un embargo de douze mois pour les sciences dures et seize mois pour les sciences humaines, ainsi que la fouille de données qui suscitait beaucoup de réticences de la part des éditeurs.

Pour l’instant, sept établissements d’enseignement supérieur et de recherche ont créé un mandat de dépôt dont une seule université, celle d’Angers, qui a ouvert en février 2015 son archive ouverte institutionnelle baptisée Okina, pilotée par la bibliothèque universitaire. La bibliothèque est en effet généralement l’opératrice de cette mise en œuvre. "Les bibliothécaires ont maintenant un rôle de formation auprès des chercheurs pour le dépôt de leurs articles et de leurs données. Dans certains cas, ils gèrent également les APC. Il s’agit là de nouvelles missions", confirme André Dazy, coordinateur du département Services et prospectives de Couperin. Pour accompagner cette mutation, l’Enssib (Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques) a mis en place deux formations, l’une consacrée aux données de la recherche, l’autre aux archives ouvertes institutionnelles.

4. Adapter les établissements

La bibliothèque en tant qu’espace physique reste indispensable. Mais elle doit s’adapter aux réalités actuelles de l’université et de ses usagers, étudiants et enseignants chercheurs. Cette évolution se trouve synthétisée dans le concept de learning center, revendiqué aujourd’hui dans tous les projets de création ou de rénovation.

Ouvert en janvier 2015, le learning center de l’université Côte d’Azur, une ComUE créée en janvier 2015 rassemblant l’université de Nice Sophia-Antipolis et douze organismes d’enseignement supérieur ou de recherche, a été conçu comme le lieu de synergie entre les activités de formation, de recherche scientifique, de développement technologique et de partenariat avec le monde de l’entreprise. Les start-up viennent y présenter leur activité, les chercheurs de l’INRIA (Institut national de recherche en informatique et en automatique), les résultats de leurs travaux lors de "cafés techno". Les espaces diversifiés, prévus pour différentes postures de travail ou de détente, ne désemplissent pas.

5. Elargir l’accès

L’extension des horaires d’ouverture participe également d’une meilleure adéquation des bibliothèques à leur environnement. Quatre-vingts établissements bénéficient pour l’instant du Plan "Bibliothèques ouvertes", ou "BU +", du ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche qui prévoit un accompagnement financier sur trois ans. A Bordeaux, la réflexion a été menée en concertation avec tous les partenaires universitaires, mais également avec les bibliothèques publiques de Bordeaux Métropole. A l’université de Nice, le projet prévoit notamment la création d’un espace de co-working dans le restaurant universitaire. "Pour nous, le plan BU + sert de levier pour créer une identité documentaire au sein de l’université", souligne Sarah Hurter-Savie, directrice du service commun de la documentation de l’université de Nice.

Un expert ès learning centers pour l’Abes

David Aymonin - Photo DAVID AYMONIN

En pleine rentrée universitaire, David Aymonin a succédé, le 18 septembre, à Jérôme Kalfon comme directeur de l’Agence bibliographique de l’enseignement supérieur (Abes). Conservateur en chef des bibliothèques, il fut de 2003 à 2011 directeur de la bibliothèque centrale de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, dont le learning center, ouvert en 2010, a été une expérience très observée. Il a été ensuite directeur de la bibliothèque universitaire de Nouvelle-Calédonie de 2011 à 2015 avant de rejoindre la bibliothèque universitaire Diderot de Lyon comme chargé de mission pour le redéploiement des collections, des services et des locaux.

De nombreux dossiers cruciaux pour l’information scientifique et technique l’attendent à l’Abes. Le SGBM (système de gestion de bibliothèque mutualisé) devrait, après de multiples étapes, entrer en phase opérationnelle au début de 2017 sur les sites pilotes. Le projet d’entrepôt national des métadonnées, mené avec la Bibliothèque nationale de France, l’Inist (Institut de l’information scientifique et technique) et les établissements documentaires de l’enseignement supérieur, constitue un autre enjeu fort. Ce réservoir doit rassembler toutes les métadonnées des ressources documentaires de différentes natures et de différentes provenances. L’obligation, instituée par décret depuis le 1er septembre, que toutes les thèses soient déposées sous format numérique renforce le rôle de Star, le dispositif pour le dépôt des thèses électroniques géré par l’Abes.

"Un grand instrument au service de l’université"

Pour Lise Dumasy, présidente de l’université Grenoble Alpes, créée en janvier suite à la fusion des trois universités grenobloises, la documentation est au cœur de l’enseignement supérieur.

"Je suis convaincue que la bibliothèque est un élément important de l’attractivité internationale d’une institution",Lise Dumasy, université Grenoble Alpes - Photo UNIVERSITÉ GRENOBLE ALPES

Quelle place occupe la documentation dans votre université?

Je trouve fondamental d’avoir une bibliothèque adaptée aux besoins des étudiants, offrant des collections abondantes et actualisées, et qui soit également un lieu de vie où l’on ait envie de s’installer, pour se détendre. La bibliothèque doit être un grand instrument au service de son université.

La formation à la recherche documentaire est essentielle, surtout quand on voit les pratiques des étudiants en la matière. C’est un réflexe naturel pour eux d’aller piocher sur Internet. Il est inutile de s’en offusquer. Il faut en revanche leur apprendre à sélectionner l’information, à vérifier les sources.

Les bibliothèques doivent aussi s’adapter aux nouvelles pédagogies. Aujourd’hui, le professeur n’est plus celui qui sait tout mais celui qui apprend à apprendre.

Qu’est-ce que la fusion des trois universités grenobloises a changé pour la bibliothèque universitaire ?

Pour la documentation, cela signifie que nous avons maintenant deux grands espaces documentaires : une bibliothèque Droit et lettres et une bibliothèque Sciences. Les deux bâtiments ont été rénovés récemment et nous avons entamé la mutation vers le modèle de learning center. Nous devons cependant réfléchir à l’évolution de la bibliothèque Sciences dont la fréquentation a beaucoup baissé ces dernières années, une grande partie des ressources étant accessible en ligne.

Une conséquence plutôt fâcheuse de la fusion est que le coût de nos abonnements aux bouquets de revues électroniques a explosé, car les éditeurs calculent leurs prix sur le nombre total de nos étudiants. Comme si un élève en lettres modernes allait se plonger dans une revue de physique ! A ce stade-là, ce n’est plus du commerce, c’est de la piraterie. Il faut que l’Etat fasse un effort sur cette question. Il y a les licences nationales, mais ce n’est pas suffisant. Pour assumer le coût grandissant de la documentation électronique et maintenir les acquisitions de livres imprimés, il faudrait augmenter les budgets d’acquisition de manière considérable ; or l’université, qui est elle-même dans un contexte économique contraint, n’en a pas les moyens. A Grenoble, la documentation papier a déjà fait les frais de cette situation.

La documentation est-elle un enjeu pour l’attractivité internationale des établissements ?

C’est difficile de nous comparer avec les bibliothèques étrangères car les moyens dont disposent les universités américaines sont sans commune mesure avec les nôtres. A Princeton, où j’ai étudié, la bibliothèque est ouverte 24 heures sur 24 toute l’année. En France, nous n’en sommes pas là, mais je trouve que c’est un point sur lequel nous avons beaucoup progressé. A Grenoble, les bibliothèques sont ouvertes 78 heures par semaine. Permettre à nos étudiants d’accomplir une partie de leur cursus à l’étranger me paraît aujourd’hui fondamental. Cela implique que des étudiants étrangers aient envie de venir chez nous, puisque cela repose sur un système d’échange. Je suis convaincue que la bibliothèque est un élément important de l’attractivité internationale d’une institution.

http://www.livreshebdo.fr/article/dossier-rentree-universitaire-limagina...

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