Portraits

Les agentes secrètes du féminisme

Karine Lanini, Ariane Geffard, Julie Finidori - Photo OLIVIER DION

Les agentes secrètes du féminisme

Elles ont chacune monté leur structure il y a moins de cinq ans, représentent des auteures féministes aussi différentes que Mona Chollet ou Pauline Harmange. Elles font d’abord passer leurs convictions personnelles dans leurs choix professionnels. Focus sur ces agentes littéraires féministes qui secouent le paysage éditorial.

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Par Isabel Contreras,
Créé le 06.03.2021 à 12h26,
Mis à jour le 08.03.2021 à 10h02

Elle est souvent sollicitée, Ariane Geffard. Journalistes, étudiants et autres personnes issues du monde de l’édition veulent comprendre comment cette trentenaire a réussi à imposer en moins de cinq ans son agence littéraire dans le paysage éditorial. Il y a son catalogue, incarné par des figures du féminisme qui ont occupé médias et classements des meilleures ventes ces dernières années. De la dessinatrice Emma aux essayistes Mona Chollet et Iris Brey en passant par Camille Emmanuelle. Il y a ensuite sa personnalité. Elle-même féministe, cette fille d’une ancienne militante du Mouvement des libérations des femmes s’est lancée dans la représentation d’ auteur.trice.s , quelques mois avant l’affaire Weinstein, en 2017. Elle « repère » alors le travail d’Emma, auteure qui popularise le concept de charge mentale… Et ce premier succès enchaîne les suivants. « Ariane Geffard, agence littéraire » voit le jour. Une histoire qui résonne avec celle de « Julie Finidori Agency », du nom de cette ancienne chargée de cessions de droits étrangers chez Albin Michel.

 

Ariane Geffard,

« J’ai baigné dans le militantisme féministe depuis toute petite. Ces valeurs, transmises par ma mère, m’ont forgée. Si j’avais été
prof ou exercé un autre métier, j’aurais cherché à défendre mes convictions de la même manière. Je suis d’ailleurs passée par divers domaines, comme la communication, avant de devenir agente.
J’ai commencé à représenter ma première autrice, Emma, après avoir travaillé, pendant quatre ans, au 27RUEJACOB (Les Arènes, L’Iconoclaste, la revue XXI et 6MOIS) en tant que chargée de la programmation du lieu. J’ai repéré son travail et l’ai apportée à l’éditeur Florent Massot qui l’a très vite publiée. Au regard du succès et des très nombreuses sollicitations qui ont suivi la sortie du livre, nous avons décidé [avec Emma] que je la représenterais. C’est comme ça que tout a commencé. Ensuite, j’ai fait à ma sauce, aidée par quelques bonnes fées, comme l’éditrice Julia Pavlowitch. J’ai appris sur le tas à négocier les contrats, les paliers par tirages, etc. J’ai tâtonné, inventé. Mon réseau m’a autorisé à imaginer des rencontres. Et mes autrices, comme Titiou Lecoq, m’ont permis d’en rencontrer d’autres, comme Mona Chollet.
Néanmoins, je ne me cantonne pas aux projets féministes. Et je représente aussi des hommes, comme Thomas Lilti ! Je cherche surtout à rendre accessibles et visibles des sujets qui jusqu’ici ne l’étaient pas. »

En 2020, elle quitte son poste pour céder les droits des livres des maisons d’édition « qui partagent [ses] mêmes valeurs ». Elle sollicite l’éditeur Monstrograph qui, à son tour, lui permet de rencontrer sa première cliente, Pauline Harmange, auteure du texte misandre Moi les hommes, je les déteste. Forte de ce premier succès, elle continue à « déconstruire son discours hétéronormé » en « amplifiant » la voix de ses écrivaines. « Je représente des autrices capables de parler autrement de sujets qui m’importent comme le féminisme mais aussi les maladies mentales, le handicap ou le racisme ».

Pour elle, associer convictions et désirs professionnels est devenu une réalité « dans un contexte où l’on cherche à trouver du sens à son travail ».

Une arrivée récente

« Ce sont des agentes comme les autres dans la mesure où l’engagement est inné à ce métier, estime Loïc Zion, délégué général du Syndicat français des agents artistiques et littéraires (Sfaal). L’agent accompagne sur le long terme son client, défend ses intérêts. » L’arrivée récente de ces représentantes d’auteures féministes sur le terrain vient toutefois révéler une tendance de fond dans l’édition : les femmes veulent monter en compétence et n’attendent plus pour monter leur propre entreprise. « Elles se sentent légitimes aujourd’hui, indique Gaëlle Bohé, directrice de Fontaine o livres, lieu parisien d’accompagnement des acteurs de l’édition. Nombreuses sont celles qui nous demandent des formations pour devenir cheffe de projet. Elles veulent accéder à des postes de direction et s’assument en tant que cheffe d’entreprise ».

 

Julie Finidori, Finidori Agency

« Un tournant dans ma vie a été la découverte, dans les années 2000, du blog féministe de Valérie Rey-Robert, Crêpe Georgette. Elle a été l’une des premières modératrices sur Internet à parler sexisme et violences sexuelles. Elle m’a surtout permis de me rendre compte à quel point ces sujets n’étaient pas assez traités dans notre société.Après mon passage par Albin Michel, j’ai décidé de me rapprocher de ces maisons d’édition qui contribuaient déjà, par leurs textes, à creuser ce type de sujets. J’ai découvert le texte de Pauline Harmange, Moi les hommes, je les déteste, en travaillant pour Monstrograph.
Les fondateurs de cette maison d’édition expérimentale aux livres impubliables, Martin Page et Coline Pierré, m’ont demandé de trouver un nouvel éditeur lorsque le succès du texte les a dépassés. Ils ont tiré 2 000 précommandes que j’ai aidées à mettre dans des enveloppes pendant tout une journée à Angers, où ils habitaient. Et c’est là-bas que j’ai rencontré Pauline, ça a matché et je lui ai proposé de la représenter. Son livre a ensuite été cédé au Seuil pour une jolie somme à cinq chiffres.
À partir de là, tout s’est enchaîné, cela a explosé : le livre est en cours de traduction dans 18 langues. Aujourd’hui, j’aimerais que la fiction féministe prenne plus de place. C’est là où il faut secouer l’imaginaire collectif. »

Les agentes viennent par la même occasion grossir les rangs d’une profession qui est sous-représentée en France. Le Sfaal s’est seulement ouvert en 2016 aux agents littéraires et réunit aujourd’hui une quarantaine de membres. Elles s’inscrivent aussi dans un contexte où l’édition compte moins de salariés. Dans le milieu depuis 1995, l’éditrice de romans graphiques féministes Sophie Chédru a monté l’agence qui porte son nom en septembre. Elle représente une vingtaine d’illustrateurs et d’autrices, dont Ovidie et Rokhaya Diallo. « J’ai décidé de devenir agente après le premier confinement, explique-t-elle. Les auteurs diversifient leurs projets et n’ont plus le temps de tout gérer, ils font appel à quelqu’un de confiance. »

De son côté, Karine Lanini a monté son agence Kalligram en 2019, moment où elle a « senti que les écrivain(e)s s’organisaient pour défendre leurs droits, se souvient-elle. C’est là où j’ai compris qu’il y avait une place pour une intermédiaire, pour quelqu’un qui puisse les suivre et les faire grandir ». Après dix ans chez Harlequin/HarperCollins France, cette ancienne directrice littéraire partage elle aussi ses valeurs féministes en poussant les voix d’une dizaine d’auteures dont la créatrice du podcast Les couilles sur la table, Victoire Tuaillon mais aussi Élise Thiébaut (Ceci est mon sang, La Découverte). Elle apprécie son statut d’indépendante et trouve cela bien moins contraignant que le métier d’éditeur, « où tu as la responsabilité de la chaîne éditoriale ». Pour la cadette de cette bande d’agentes féministes, Marianne Laborie, l’indépendance est, de fait, nécessaire si l’on veut porter ses propres projets. « Nous n’avons pas de place dans les maisons d’édition où les rapports hiérarchiques sont encore aujourd’hui très cadrés et où il est difficile de faire bouger les lignes », juge cette agente qui a lancé en 2019 sa structure, L.Hardie, avec Léa Delord. Elle prépare pour la fin de l’année un projet éditorial qui devrait réunir plusieurs auteures connues mais ne dévoilera rien encore sur la teneur. Julie Finidori se montre, elle aussi, secrète sur le prochain livre de Pauline Harmange et sur la maison qui l’éditera tandis que Karine Lanini et Ariane Geffard bottent en touche lorsque l’on évoque leurs projets audiovisuels… Elles veillent aux intérêts de leurs auteures, jalousement.

 

Karine Lanini, Kalligram

« J’ai travaillé pendant dix ans chez Harlequin/HarperCollins France avant de devenir agente. Le déclic est survenu lorsque notre catalogue, majoritairement composé d’étrangers, s’est ouvert aux écrivains français. C’était le boom du feel-good et de la romance post-Fifty shades of Grey et des autrices comme Emily Blaine, Angela Morelli ou Lucie Castel cartonnaient. Au même moment, les écrivains se fédéraient autour de la Ligue des auteurs et ma nouvelle casquette d’éditrice dans le domaine français me permettait de découvrir une autre facette des auteurs dont leurs revendications vis-à-vis des éditeurs. Quand j’ai fondé mon agence, j’ai commencé à représenter Angela Morelli, Lucie Castel et Maxime Gillio. Puis le bouche-à-oreille m’a permis de me faire connaître. Aujourd’hui, je travaille sur tous les projets de livres de Binge audio qui produit le podcast « Les couilles sur la table » de Victoire Tuaillon dont le livre est paru en 2019. J’avais obtenu qu’elle touche 25 % de droits sur chaque exemplaire pré-commandé. Cela n’a duré qu’un temps, avant que le livre ne reprenne le circuit classique, mais c’était déjà cela de pris ! Aujourd’hui, d’autres autrices féministes ont rejoint mon agence. Et pour chacune d’entre elles, j’ai adopté une vision multiformat où une histoire peut se décliner en livre, en podcast, ou en projet audiovisuel. Les perspectives sont bonnes dans ce métier. »

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